25.05.2011
La bien nommée !
Je suis d’une « indiscrétion psychologique » abominable. Quand je suis dans des trains, dans des salles d’attente de médecins, chez le coiffeur, quand je fais la queue chez un commerçant, je me distrais toujours en imaginant la vie des gens qui sont autour de moi, d’après leur tête. « Lui, il doit avoir des problèmes d’hémorroïdes.... » « Elle, elle ne rêve que d’une chose, c’est d’assassiner ses trois enfants à coups de marteau... » « Lui, il ne fait l’amour qu’une fois par an, et aujourd’hui il est content, parce que ce soir, c’est LA fois... » Bref. Des bêtises, mais distrayantes, et qui n’embêtent personne, puisqu’elles restent barricadées sous ma boîte crânienne.
Mon indiscrétion est ravie également lorsque je suis dans des magasins où les employés doivent porter un badge indiquant leur prénom. J’adore ça. C’est affreux, parce que je sais que personnellement je considèrerais une grave atteinte à ma vie privée le fait de devoir arborer ce style d’écriteau face au public, sur mon lieu de travail. Mais là, je peux mettre en adéquation les visages et les noms. J’aime distribuer des patronymes, quand j’ai le temps. J’ai pris cette habitude quand j’avais 13, 14 ans. Dans les hôtels, les restaurants. On jouait à ça, avec ma sœur Ann : « Lui, il doit s’appeler Christophe. Elle, Suzanne. » « Oui, d’accord pour Suzanne, mais pas Christophe, il n’est pas blond. » « Pourquoi ‘Christophe’ n’irait pas à un brun ? » « Je sais pas, moi je le verrais mieux s’appeler Jean-Pierre. » « Ah non, pas du tout, il est trop petit pour s’appeler Jean-Pierre, ce mec ». Et bla bla bla, ad infinitum. Des bêtises, mais distrayantes, et qui n’embêtaient personne, puisqu’elles restaient barricadées sous le secret de nos conversations privées, entrecoupées de quelques fous-rires.
L’endroit idéal pour phantasmer sur la vie ou les prénoms des gens, c’est bien évidemment les caisses des supermarchés. Et, bien sûr, les proies idéales sont les pauvres caissières, offertes à nos regards curieux, avec leur badge en évidence, puisqu’elles ne bougent pas, enfin pas trop. Je me dis souvent que la nuit elles doivent être poursuivies par l’horripilant petit ‘gloup’ aigu du signal de la machine qui indique qu’elle a bien intégré le code-barre de l’article. Ca doit rythmer leurs cauchemars, comme un sinistre hoquet dont on ne peut se débarrasser. "Gloup.. gloup.. gloup..." L’article ne passe pas, pas gloup, elles s’énervent, écartent le papier, l’emballage, puis, lassées, tapent elles-mêmes le code sur le clavier ; "Tac tac tac tac tac.. GLOUP". Affreux. Affreux.
Quelquefois, elles sont de bonne humeur. Elles échangent des sourires, plaisantent avec le client. C’est assez rare. Je les comprends. Pas très marrant, de passer sa journée à écouter des gloups. J’essaie toujours de leur faire un sourire enjôleur, mais la plupart du temps, Gloup est le plus fort, elles me répondent par un petit rictus épuisé, la commissure des lèvres bouge à peine, gloup, snif, gloup, snif., gloup, snif. De monstrueux Gloups qui embêtent plein de monde, à commencer par elles, car ils restent barricadés sous leur boîte crânienne.
L’autre jour je progressais dans la file d’attente, et je regardais le visage de la pauvre préposée. Elle avait l’air de se faire chier, mais chier... Elle était jolie, mais pâle, avec des yeux languissants, une chevelure sage retenue par des barrettes, on sentait qu’elle rêvait de tout planter là, d'arracher, dans un cri de délivrance sauvage, le tiroir-caisse, pour envoyer voltiger la recette de CarreClercq dans tous les azimuts, de hurler aux clients d'aller se faire Glouper ailleurs, et s’enfuir courir sur une plage où elle secouerait ses longs cheveux, débarrassés de leur carcan de barettes. Mais en attendant, elle était toute pâle et languissante, la pauvrette, et accomplissait méthodiquement, gloup, sa tâche, gloup, d'un air désespéré et résigné, gloup, gloup, gloup. Comment pouvait-elle donc se nommer, ce petit bouchon ? Marie, comme la Dame aux Camélias ? Pénélope ? Ariane ? Phèdre ? Médée ?
J’arrive en face d’elle, et je jette un regard avide sur son petit badge. Elle s’appelait « Tristana » ! J’ai failli éclater de rire, mais ce n’eût pas été charitable. Incroyable non ? Même dans mes rêves les plus fous... La réalité dépasse la fiction. Enfin, elle ne pouvait pas décemment s’appeler Joy.
Une bêtise. Que j’ai bien sûr laissée barricadée sous ma boîte crânienne. Je ne crois pas qu’elle aurait apprécié que je lui dise que son nom lui allait si bien. Elle aurait pu le prendre très mal.
Gloups.
21:47 Publié dans Lancelot s'amuse, Shopping | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note

