27.09.2011
I, Capricorn queen
Encore une chanson, encore une « Diva », encore un souvenir.
J’ai dix ans environ, un samedi soir. Ma sœur demande au reste de la famille à ce qu’on la laisse regarder une émission de télé consacrée à une chanteuse célèbre, noire, originaire du pays de Galles. Elle a gain de cause. Peu intéressé, je suis affalé sur le divan du salon, un livre à la main, écoutant distraitement la musique. Mais, connaissant ce qui est susceptible de me toucher, ma sœur, fine mouche, me fait lever le nez au détour d’une chanson : « Ecoute, Lancelot ! Elle est capricorne, comme toi... »
Je lève le nez, intéressé. La mélodie m’accroche. J’ai commencé à apprendre l’anglais, j’aime ça, aussi. La magie des mots autrefois incompréhensibles, qui se laissent reconnaître, dompter. Et puis, faire une chanson sur son propre signe astrologique, en se décrivant en fonction de lui, c'est une jolie idée, pleine de poésie.
La dame, elle est plutôt mignonne, et dégage du charisme, suscite la sympathie. J’écoute... Hummmm, pas mal, pas mal.
Et puis, rien de plus. Je replonge le nez dans mon livre, l’émission se termine environ une demi-heure plus tard, sans que ma vie n’en ait été bouleversée pour cela. Mais l’air tourne dans ma tête, au moment où je vais me coucher. Je conserverai le titre, dans le congélateur de ma mémoire, pendant des années, sans l’en sortir. Jusqu’à hier.
Je suis devant mon pc, l’épisode me revient en tête. Je ne sais même plus à quel sujet d’ailleurs. S’il fallait en plus se préoccuper de savoir quel engrais fait pousser fleurs et mauvaises herbes, dans le cloaque de mes neurones... Ah oui, « I Capricorn », si j’essayais de voir ça sur YouTube ?
YouTube, c’est encore plus magique que Wiki. On fait sa demande, on clique, le rideau se lève, les projecteurs s’allument. Comme de frotter une lampe et de voir le génie surgir. Ai-je quarante ans, trente, vingt, dix.... ? Qu’importe...
La video date de 1971. Incroyablement « seventyish » bien sûr, comme ils disent... Robe de strass moulante, faux cils longs comme mon avant-bras, choucroute sur la tête. Mais Shirley a l'air tellement gentille qu'elle ne prête pas à la moquerie, je trouve. C’était une mode, c’était une époque, tout comme celle des « garçonnes » des années 20 ou le rétro des années 50. Ca peut faire sourire, mais c’était là.
Ce que j’aime pardessus tout dans cette vidéo, c’est la façon qu’a Shirley Bassey d’y être à la fois une petite fille et une femme. En fait, elle avait 34 ans à l’époque, mais tient à faire la coquette à propos de sa date de naissance, en évitant de mentionner l’année. Elle souhaite la bienvenue au public, d’une voix un peu aigue de fillette, mais dès qu’elle passe en mode « chanson », elle redescend d’un octave. Elle ressemble à une enfant qui s’est déguisée. Elle non plus, n’a ni dix ans, ni vingt, ni trente. Tout ça se situe hors du temps.
Il y a bien longtemps, Christophe avait fait un article sur la ‘follitude’. Il me revient en tête lorsque je regarde cet extrait. Diva, robe, mélodie ‘facile’, projecteurs. Je m’engueule moi-même à voix basse : « Plus ‘tarlouze’ tu meurs ! » Soit.
Mais il faut bien dépasser ça. Ca ne mène à rien, ce raisonnement. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Se forcer à aimer du Rap ou de la House pour être dans le « bon goût » et l’air du temps ? Bien sûr que non. J’ai compris ça très, très tôt.
Shirley, sur cette vidéo, n’est ni femme, ni enfant. Elle n’appartient ni au passé, ni au présent. « Capricorn » au final, c’est asexué, et ça me permet de me sentir touché sans culpabiliser outre mesure. Le comble, c’est que rien de ce qu’elle chante ne correspond à ma personnalité. Je ne suis pas un enfant du soleil levant, je suis né en fin d’après-midi. Je ne collectionne pas les coquillages, je suis bien trop trouillard pour prétendre gravir les arcs en ciel, chevaucher le vent, ou remuer les montagnes. Mais ça fait du bien d’y croire deux minutes, par la magie de la musique. Alors sinon, qu’est-ce qu’il me reste, dans les paroles ?
“And I have happiness to scatter,
Dreams for coming true,
Love to last for always,
And it's all for you,
All for you,
All for you,
All for you,
All for you,
All for you....”
La boucle est bouclée.
Et merci à la Dame.
15:20 Publié dans Les états d'âme de Lancelot, Machine à remonter le temps, Musique | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : shirley bassey, i capricorn
23.09.2011
Mireille et le petit Lancelot
En tant que blogueur (et j’imagine que beaucoup d’autres font comme moi), j’examine toujours le quotidien avec un collimateur en surimpression. Lorsqu’un gibier intéressant traverse l’horizon, je vise et j’épingle : « Tiens, voilà une idée de note intéressante »
Cependant, il y a des jours, en rentrant de la chasse, où l’on examine le gibier et l’on se dit : « Ohlà, quelle honte, tu ne vas pas raconter ça sur le blog, tout de même ? »
Bah, que je serve du sanglier sauce grand veneur ou une poêlée de sauterelles, après tout, libre à vous de manger ou de bouder le menu.
"Certes, Lancelot, mais y a des plats qui sont ridicules..."
Ah, bah, ridicule, peut-être, mais faut assumer sa ringardise.
C’est parti.
Hier en furetant sur le web, je tombe sur un site génial (je n’avais jamais vu ça) où l’on peut non seulement écouter des chansons oubliées, mais aussi les télécharger, gratuitement et légalement. En tout cas, si illégalité il y a, c’est au propriétaire du site en question d’en assumer les conséquences. J’ai téléchargé les douze chansons qui m’intéressaient, avec ravissement. Encore une cure de Jouvence, qui me ramène quarante ans en arrière.
Qui ça, quand ça ?
Eh bien figurez-vous que quand j’étais gamin, j’adorais Mireille Mathieu.
Eh oui, c'est dit.
A la même époque, Barbara, Juliette Greco, Françoise Hardy, ça l’aurait tout de même mieux foutu. Mais, que voulez-vous. Moi, j’ai pas eu le choix. A la maison, c’était le 33 tours de Mireille Mathieu qu’on avait acheté. Le tout premier. Olympia 1966. Je suis tombé dedans. Mes oreilles, mon tympan, ma cervelle malléable de gamin de 5 ans, ont tout absorbé comme du papier buvard. Je l’ai fait tourner en boucle sur notre vieux tourne-disque, pendant des heures et des jours. Il a dû m’en rester quelque chose. Bien sûr, je me suis vite débarrassé de mon engouement pour Mireille vers l’âge, disons, de 7 ou 8 ans. J’avais dû l’entendre répondre à une interview ! Rien de tel comme vaccin contre la Mathiote. Il est vrai qu’elle était, et est toujours, un peu navrante... Doux euphémisme... Dans les sketches que les amuseurs ont fait sur elle, la fiction dépasse à peine la réalité :
Mireille : « Johnny Stark m'a demandé de me présenter. Je vais faire cent mille fois mieux que ça, devant vous, je vais m'introduire ! Je suis la Pauvrette d'Avignon ! »
Journaliste : « Mireille, aimez-vous manger épicé ? »
M : « Jamais les deux en même temps ! »
J : « Il paraît que vous allez faire vos débuts au théâtre, et qu’à la rentrée vous jouerez dans ‘Le Cid’ de Corneille ; cela ne vous fait pas peur, d’attaquer un tel texte, d’emblée ? »
M : « Ce n’est pas un texte d’anglais, c’est écrit tout en français ! »
J : « Vous chantez dans plusieurs langues...»
M : « En effet, je suis polygrotte.»
J : « Vous avez donné des concerts en Asie...»
M : « Oui, oui, je parle couramment le mongolien. »
J : « J’aurais une question un peu indiscrète, puis-je me permettre ? »
M : « Oui oui oui, vous pouvez vous faire mettre. »
J : « A une certaine époque, on a dit que vous aviez eu une liaison avec Yves Mourousi, alors est-il vrai qu’il avait un grain de beauté sur la fesse gauche ? »
M : « Ouiii, je crrrrois... »
J : « Entre ces deux hommes politiques que vous dites apprécier, De Gaulle et Sarkozy, lequel a pour vous le plus de charisme ? »
M : « Attendez que je téléphone à mon cerveau, hier cela sonnait occupé, aujourd’hui ça sonne dans le vide... »
J : « Est-ce pour cette raison que vous avez raté votre certificat d’études ? »
M : « C’est à cause des mathématiques, on m’avait posé une question très compliquée : dresser la table des logarithmes. Alors moi, je suis allée en cuisine, chercher des fourchettes et des couteaux, pour mes 75 frères et sœurs... »
Bon, j’ai beau me gausser, pour me dédouaner, il faut bien que je le dise : lorsque j’ai retrouvé les 12 chansons de ce fameux 33 tours, j’ai sauté de joie. Encore une possibilité de faire un bain de jouvence. J’écoute ça, et j’ai à nouveau 4, 5 ans. Et les souvenirs affluent. Je me souviens m’être demandé pendant des heures ce que ça pouvait bien être un « credo », et en avoir conclu que ça devait être une sorte de micro. Et, l’imaginer pleurant, en train de regarder la fille qui lui avait volé le garçon qu’elle aimait, tout en se disant, belle joueuse : « Qu’elle est belle, qu’elle est belle, dans sa roooooobe de mariééééééée » pour moi c’était le summum de l’émotion.
J’en suis revenu, évidemment. Mais, je l’ai dit plusieurs fois : les choses qui m’ont imprégné gamin, m’ont imprégné à jamais. Tout comme aujourd’hui je suis capable de pleurer comme une fontaine en revoyant « Lassie chien fidèle », écouter les douze chansons de ce 33 tours me donne beaucoup de plaisir. Du fait qu’on la découvrait à l'époque, probablement, sa bêtise pouvait, en 66, passer pour de l’innocence, ou de la naïveté. Et puis, sa voix a une pureté de cristal, qui rappelle, bien sûr, Piaf, qu’elle imitait tant et plus. Mais qu’importe ?
TiNours s’esclaffe, mais il est d’une indulgence folle face à ce style de lubie de ma part, et il m’accompagne volontiers pour chanter à tue-tête ces vieilles rengaines, dans la voiture. Il découvre, lui aussi, et il ne me juge pas. Même, il aime bien.
Alors, pour conclure, je partage avec vous celle-ci, qui n’est pas très connue, et qui était une de mes préférées à l’époque, et toujours aujourd’hui. Pardonnez-moi ce caprice d’enfant, yuk yuk yuk....
21:30 Publié dans Machine à remonter le temps, Musique | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : mireille mathieu
09.04.2011
Videos from the past
Jeudi, dernier, je démarre une séquence sur un extrait du film ‘Philadelphia’, de Jonathan Demme. Tourné en 1993, avec Tom Hanks. J’aime revenir, de temps en temps, sur ce thème d’un avocat viré de la grande firme dans laquelle il travaillait, sous le faux prétexte d’un dossier égaré, ce qui aurait pu faire échouer un procès très important financièrement pour la boîte. La vérité est qu’il était en fait victime d’un coup monté : on ne voulait plus de lui parce que les patrons avaient fortuitement découvert qu’il était séropositif.
Ce dont je ne m’étais pas encore rendu compte, c’est que le temps passe, même si le sujet pourrait encore être d’actualité, aux USA comme ailleurs. La première fois où j’avais utilisé ce support pour démarrer un cours, ce devait être en 1995 ou 96, et les trois quarts des élèves, à l’époque, avaient vu le film. Lorsque j’ai repassé l’extrait, l’autre jour, sans en donner le titre au préalable, la classe est restée muette et attentive. Personne ne reconnaissait la scène, et le seul commentaire murmuré en voyant le visage de Tom Hanks sur l’écran fut « Ohlà, il était jeune. ». Par parenthèse, le fait qu’aucun élève n’ait vu le film a rendu le questionnaire qui a suivi bien plus intéressant, dans la mesure où, ne connaissant pas l’histoire, ils ont été obligés d’échafauder des hypothèses sur le métier du héros, et sur ce qu’on lui reprochait, en se fiant à des bribes de phrase et des termes de vocabulaire. Bien.
Mais, mais, mais. « Philadelphia », personne ne connaissait. Première « erreur » de ma part. La seconde, bien plus grave, fut de leur passer l’extrait à partir d’une bonne vieille cassette vidéo, sur un vieux magnétoscope tout pourri. Nous sommes certes équipés de beaux lecteurs DVD, mais je ne possédais pas le film sous ce format, et je n’avais pas pensé à le racheter au préalable en numérique. Ou à me le procurer, par d’autres moyens. J
Je m’excuse auprès des étudiants pour la qualité médiocre de la cassette vidéo, et une fille me dit, un peu moqueuse mais gentiment tout de même : « Quoi, des magnétoscopes, ça existe encore, ces trucs-là... ? »
Et voilà comment on se prend vingt ans dans la gueule. Que dis-je, vingt ans ? Trente ans ! C’est au tout début des années 80 que les premiers lecteurs vidéo à cassette firent leur apparition. Et je me souviens à quel point j’avais harcelé mes parents pour qu’ils en achètent un, ce qu’ils firent, de guerre lasse, en 1984. Ma joie à l’époque n’aurait pas été plus grande si on avait fait l’acquisition d’une Porsche ! Pouvoir enregistrer des programmes qu’autrement on aurait ratés, conserver et se repasser des films qu’on adore, luxe suprême, délice inégalable.
Eh oui, mais tout glisse, change, disparaît. La qualité technique du numérique, la clarté de l’image, sont bien sûr bien supérieures à celles des bandes magnétiques de l’époque. Il n’empêche. J’ai toujours trouvé qu’en matière de ralenti, d’arrêt sur image, ou au contraire d’accélération, le numérique est moins commode et maniable. Même chose d’ailleurs en ce qui concerne les bandes son. Les cassettes audio étaient plus fragiles, certes, mais elles permettaient une précision dans les pauses et les retours en arrière, qui est bien plus difficile à obtenir sur un enregistrement numérique. J’en fais régulièrement l’expérience en cours, là aussi.
Il faut vivre avec son temps. Serais-je passéiste ? Je ne pense pas. Simplement, le fait que le « futurisme » soit toujours là à nous cingler le dos, pour qu’on coure en avant, me fatigue un peu. Le progrès, je veux bien, lorsqu’il implique davantage de confort et de performance. Je suis ravi d’avoir connu les changements qu’a entraîné internet dans nos vies, dans la mienne en tout cas, et il est certain que j’aurais du mal à revenir en arrière, sur ce plan-là. Mais sinon...
Les années 80 furent mes années lycée et fac. J’en garde un souvenir mitigé, un peu comme pour les montagnes russes. Une vaste plaine monotone au début, un abîme d’angoisse au milieu, et une sorte de terre promise atteinte sur la fin de la décennie.
En 1980, j’étais en seconde, une année de bouleversements auxquels j’avais fait face comme j’avais pu, cahin-caha. Moitié agressif, moitié hilare, moitié sarcastique, moitié déprimé. Une somme de moitiés qui s’additionnaient pour donner un mélange pas du tout homogène. Je me souviens, entre autres, de cet emploi du temps pourri qui me faisait finir mes cours à 18H le lundi, le mardi, et le vendredi, m’obligeant à parcourir un kilomètre à pied pour aller prendre le bus du retour sur la route de Nice (celui qui démarrait devant le lycée partait à 17h, il n’y en avait plus d’autre ensuite). J’arrivais donc régulièrement à la maison à 18h45 dans le meilleur des cas. Et le matin je me levais à 6h15 pour reprendre ce foutu bus à 7h10, pour être en cours à Aix à 8h. Se plaindre ? Bôf. C’était comme ça, il n’y avait rien à discuter.
Mais le lundi soir, je faisais le chemin à pied jusqu’à la route de Nice avec Marie Hélène, une copine qui n’était pas dans ma classe, mais qui finissait en même temps que moi. Nous nous connaissions parce que nous étions ensemble en 3°. Alors on s’attendait devant le portail du lycée, et on faisait la route, avec force éclats de rire, en imitant nos profs respectifs. Ou en chantant des chansons, quelquefois. Et l’un des tubes de cette année-là, c’était ça :
Je ne l’ai jamais oublié. Il « colle » magnifiquement bien à ce que je décris plus haut. A l’époque, le chanteur y déplorait le fait que les images aient détrôné le son, que la radio ait été en quelque sorte mise au rancart par la télévision, le cinéma. J’adore l’artifice technique consistant, dans les premiers vers, à donner un son nasillard à la voix, comme si elle sortait d’un vieux tube TSF. Passéiste.. ? Ah, bah, oui. Le cœur ne fonctionne pas au même rythme que le cerveau. Mais il est obligé de le suivre, à la traine : « Nous ne pouvons plus rembobiner, nous sommes allés trop loin... »
J’avais seize ans, j’étais fatigué le lundi soir, et Marie-Hélène me tordait tout de même de rire en allant prendre notre bus, un kilomètre plus loin. Aucune nostalgie de ce temps-là, c’est sûr. Mais j’aime bien regarder la photo qui se met en place dans ma tête quand j’écoute la chanson qui va avec.

19:51 Publié dans Les états d'âme de Lancelot, Machine à remonter le temps, Musique | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : passé, video, film, technique



