19.10.2011

Des livres et des portes

 

En août, lorsque nous étions dans le Vaucluse, un dimanche, TiNours et moi sommes montés à Blauvac afin de nous renseigner sur les horaires d’un restaurant, hélas fermé le jour qui nous intéressait. En tournant les talons, déçus, nous nous sommes retrouvés face à la bibliothèque municipale, évidemment fermée, elle aussi, ce jour-là. Cependant, surprise, les employés avaient laissé devant l’entrée, une caisse de livres où l’on pouvait se servir.

 

Il s’agit en général des livres qui n’ont pas été empruntés depuis des années qu’ils traînent là, et qu'on met à la porte parce qu’on a besoin de place sur les étagères. Ce n’est pas forcément un gage de nullité, car il y a bien sûr un monde entre ce qui a du succès à l’achat, à la lecture, à l’emprunt, même, et les qualités d’un livre. Je me suis donc mis à farfouiller joyeusement dans la poussière. TiNours, indulgent, me laissait faire. Il connaît mes lubies, aussi bien que mes phobies ! J’ai donc récupéré une bonne vingtaine de livres divers, notamment les derniers volumes de la collection des Pardaillan, qui me manquaient (lecture de Michel Zevaco entamée quand j’avais 15 ans, autant dire avant-hier...), une autobiographie de Michel Cesbron, quelques livres de Christine Arnothy et Christiane Rochefort que je ne connaissais pas, et un bon paquet de romans de science-fiction glanés au hasard en fonction du résumé figurant au dos.

 

Je me connais : sur la totalité, je savais que la plupart de ces « portes » ne mèneraient à pas grand-chose, que je serais déçu, lassé ou énervé avant même d’en avoir lu le tiers. Mais peu importait, puisqu’il suffisait que l’une d’elles s’ouvre sur un monde magique. Ce fut le cas pour ‘Les fusils d’Avalon’ de Roger Zelazny, deuxième épisode d’un « cycle » comme je les aime, où le héros passe subitement sans avoir rien prémédité, de la vie ordinaire d’un Terrien de base à des dimensions parallèles où il est appelé à jouer un rôle important. Evidemment, il a fallu que je me procure très vite le tome 1, puis le 3, le 4 et le 5, dévorés dans la foulée. Il existait aussi une suite, une deuxième série narrant les aventures du fils du héros de la première, mais là le filon s’épuisait (ou mon appétit pour cette histoire, mais le résultat a été le même) et je me suis très vite ennuyé.

 

Peu importe : cette magie cachée dans les pages des livres, j’aime la rallumer dès qu’il m’en est donné l’occasion. Quelquefois le briquet ne fonctionne pas, ou le bois est trop humide pour prendre. Mais parfois, quelles flambées ! Je m’y réchauffe, je m’y pelotonne, je m’y abrite, j’oublie le reste. Lorsque c’est trop pénible au-dehors, il reste cette possibilité d’activer l’en-dedans. Mon goût pour les livres va bien au-delà de la simple histoire ou des personnages. Un peu comme si le roman était lui-même une personne, j’aime tout savoir sur lui : j’ai toujours le réflexe de regarder quand il a été publié pour la première fois (Que faisais-je, où étais-je, à ce moment-là ? Est-ce récent ou très ancien ? Est-ce que j’étais né ?). Avec internet et Wiki, c’est encore mieux. Je peux rechercher des détails sur l’auteur (est-il mort ou vivant... ?), des commentaires sur l’œuvre, des opinions d’autres lecteurs. Très souvent, cela débouche sur des surprises. Par exemple, on ne peut pas vraiment dire que Roger Zelazny soit une célébrité en France, même pour les aficionados du roman fantastique, et pourtant il avait passionné des millions de lecteurs avec justement son cycle des Princes d’Ambre. Ce n’est pas grand-chose, des millions de lecteurs, c’est vrai. Ca fait des millions de gens qui ont lu, et parlé, et écrit entre eux, ou seuls la plupart du temps. Ce n’est pas avec ça qu’on fait une révolution, ou qu’on redresse une économie, certes. Mais même morcelée individuellement, la force de... persuasion, disons, de l’auteur, m’émeut.

 

Je cite Zelazny, je pourrais parler d’autres auteurs. De ma caisse ramenée de Blauvac, j’ai aussi déterré ‘La moisson de Corlay’ de Richard Cowper, deuxième tome (encore ! décidément...) d’une trilogie intéressante. Encore une fois, des thèmes dont je raffole. En 3019, la terre est retournée à un modèle de société médiéval, après une période de catastrophes aux origines vagues. S’y affrontent les tenants de l’ancienne religion, intolérants et sclérosés, et les partisans d’un nouvel ordre, celui de l’Adolescent à l’Oiseau. C’est un peu embrouillé (surtout sans avoir lu le tome 1...), mais passionnant d’imaginer qu’un jour le Christianisme pourrait paraître dépassé, non pas à cause de la propagation lente d’un athéisme désabusé, mais de par la naissance d’une autre foi dont personne n’a encore entendu parler au XXI° siècle.

 

Dans ce livre-là, j’ai trouvé également deux ‘lucarnes’ qui me font sourire. Tout d’abord, un tampon de la bibliothèque municipale d’Annecy. Comment ce roman a-t-il pu ensuite atterrir à Blauvac ? Mystère. Ensuite, en guise de marque-page, une feuille blanche où quelqu’un a noté au feutre bleu, d’une grosse écriture pressée, les noms, adresses et numéros de téléphone de gens résidant sur Nice. Visiblement, ces notes ne datent pas d’hier car il s’agit de numéros à six chiffres ! Entre quelles mains ce roman, écrit en 1981, est-il passé ? Je l’ignore, mais en plus de son intrigue que j’ai appéciée, tout cela le nimbe d’une aura de poésie, un peu loufoque, que j’aime bien.

 

Tous ces mots qui grouillent, aussi bien imprimés que tracés, ne renferment pas que la poussière des étagères. Ils sont aussi le reflet de millions de cœurs qui ont battu un jour, en en tournant les pages. Des inconnus, éparpillés dans le temps et l’espace. J’aime cette idée d’avoir eu, fugacement, un tout petit contact avec eux, entre quelques chapitres, à travers quelques portes ouvertes sur du flou.

 

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12.06.2011

Vivre, écrire (2)

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L’autre jour en discutant sur un site de chat gay (encore !) je fais la rencontre rare qui arrive, disons, en moyenne, une fois tous les six mois. Un mec sympa, marrant, qui a du répondant, qui ne se vexe pas de mes plaisanteries décochées à la mitraillette, qui m‘en renvoie autant dans la tête, et avec beaucoup d’humour.

 

On parle, on parle. De tout, de rien. D’actualité. Ce qui, insensiblement, nous amène au sujet du cul. C’est intimement lié, j’ai l’impression que les médias pensent avoir trouvé là un magnifique filon, depuis l’affaire Déesse Cul. Mais, que je ne me cherche pas d’excuses, surtout. Parler cul, sur un site de dialogue de mecs, ça fait évidemment partie du contrat tacite. Pas seulement, pourtant ! On peut être passionné de sexe (ou même ‘obsédé’, sans euphémisme) et aimer aussi parler musique, cinéma, politique, littérature...

 

« Qu’est-ce que tu fais dans la vie, au fait ? »

« Je suis prof d’anglais, et toi ? »

« Je suis écrivain. »

 

Lancelot a les yeux qui brillent, et les doigts qui se mettent à danser une folle sarabande au-dessus du clavier. Et publié quand, et sur quoi, et depuis combien de temps, et commencé à quel âge, et, et, et....

 

Au début, il ne veut pas me dire. Et puis, comme la conversation s’étale sur plusieurs jours (avec des pauses entretemps, qu’on se rassure), il est mis en confiance, et, au fur et à mesure que je dévoile des éléments de ma vie, il m’en livre, sur la sienne. Il a été publié alors qu’il était assez jeune. Depuis, une dizaine de romans, essais, recueils de nouvelles, etc. Quand le dialogue s’interrompt, je fais des recherches sur Google. C’est exact, il a écrit, a été publié. Je trouve même quelques interviews de lui sur YouTube. Il a reçu deux prix assez prestigieux dans leur genre. Je n’avais jamais entendu parler de lui en tant qu’écrivain, alors je fais un saut sur Amazon, je regarde les résumés, les couvertures des livres. Intéressant.

 

Hélas, entretemps (c’est un des risques fréquents en la matière), notre dialogue tourne au vinaigre. On n’a pas encore parlé de vive voix, au téléphone. On a laissé le plaisir de l’échange virtuel s’éterniser, un peu. Un peu trop ? Peut-être, je ne sais pas. Depuis le temps que je pratique ce style de quête, ou plutôt de jeu, car il y a longtemps que je ne me connecte plus que pour m’amuser, discuter, et quelquefois tomber sur une perle rare, qui saura me questionner sur autre chose que mes mensurations, depuis le temps donc, j’ai appris que cela peut déboucher sur tous types de situations. Dialogue avorté, amitié durable, plan cul, et même découverte amoureuse, puisque c’est comme cela que TiNours et moi nous sommes rencontrés. Mais les embranchements, bifurcations et méandres sont multiples, et l’on peut souvent se perdre et aboutir à une impasse. J’assume ma part de responsabilité dans ces échecs aussi, d’ailleurs. Ca peut ne pas être simplement dû à une incompatibilité de caractère, de goûts. Quelquefois, une virgule mal placée, une allusion mal ressentie, un idée mal formulée, un mol mal choisi, peuvent faire que l’interlocuteur claquera la porte, disparaîtra dans le néant.

 

C’est ce qui s’est passé l’autre jour. Le ton qui monte, les empoignades, les reproches de part et d’autre, l’aigreur, le silence sur la ligne. Zut. Raté pour cette fois.

 

Honnêtement, je le regrette, et je veux bien admettre que les torts sont partagés. Mais peu importe : l’expérience, encore et toujours, m’a appris qu’un replâtrage, une tentative de reprise du dialogue, sur ce style de dispute, ne mène à rien. Si nous nous rencontrions, il planerait toujours une ombre entre nous. J’ai déjà vécu ça. Autant laisser la relation mourir de sa belle mort.

 

Ca m’a pas mal chagriné, tout de même. Crotte. Ca marchait si bien, on s’entendait si bien, « avant ». Mais, me suis-je dit plus tard, cette fois il y a une différence avec les autres « relations avortées » dans le domaine des rencontres virtuelles. Sans essayer de reprendre un dialogue voué de toute façon à l’échec, je peux le prolonger en lisant, puisque ce mec-là écrit, qu’il a écrit, des livres.

 

Je me suis donc procuré l’un de ses romans, publié il y a une vingtaine d’années. Quand il m’avait donné certains de ses titres, il m’avait conseillé de lire le denier. Je n’ai pas suivi son conseil, par esprit de contradiction, mais aussi et surtout par amour du hasard, que j’ai toujours aimé pratiquer. Bon ou mauvais, peu importe, cela débouche sur ce que cela veut. L’une des couvertures m’attirait, par son côté esthétique et mystérieux. Le titre aussi, m'interpelait. Je suis donc allé l’autre jour à Sauramps pour voir ce dont ils disposaient, écrit par cet auteur-là. Veine ! Le seul ouvrage de lui disponible en magasin, sans avoir besoin de le commander, était celui que moi j’avais choisi.

 

Pendant quelques jours, j’ai donc prolongé le dialogue, par le truchement du bouquin. Ma démarche a un côté un peu tordu et pervers, je veux bien le reconnaître. Surtout dans la mesure où j’ai essayé de retrouver certains des traits de son caractère (pour ce que j'en connaissais) dans les héros de l’histoire. J’y étais d’autant plus incité que le cadre en était la ville où il habite réellement. Description de paysages, de changements de temps. De sentiments, d’émotions, de coups de gueule. D’hommes, de femmes. Enfin, une femme, surtout. Celle dont le héros est amoureux, sans jamais pouvoir la posséder. Je souriais, en me remémorant certaines des choses qu’il m’avait dites en dial, et qui me semblaient correspondre à tout cela. J’aimais l’idée que j’étais en train d’entrouvrir, peut-être, une fenêtre sur sa vie d’il y a vingt ans, peut-être, qui n’était, peut-être, plus d’actualité aujourd’hui, mais qui avait été pendant un temps son expérience à lui, peut-être.

 

Mon idée était tortueuse, je veux bien l’admettre. Mais au fond, à qui cela a-t-il fait du mal ? Avec cette lecture, j’ai terminé en point d’orgue une relation dont la fin m’avait laissé en bouche un goût âpre d’échec, de déception. J’aime me dire qu’il serait flatté s’il apprenait que j’ai pris la peine d’acheter et de lire l'un de ses livres pour en savoir un peu plus long sur lui. Et j’aime encore plus me dire qu’il ne le saura pas. Car, bien sûr, je ne le recontacterai pas plus que lui ne le fera.

 

Vivre, écrire. Lire, mourir. Ce n’est pas triste, finalement. Les mots, les phrases, prennent le relais lorsque la mécanique de la vie tourne à vide et nous entraîne dans des impasses. Une amitié naissante est morte avant de voir le jour, mais j’ai découvert un nouvel auteur. Le bilan reste positif.

 

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13.04.2011

Just another story

L’autre jour, ‘Video killed the Radio Star » de Buggles, une musique, qui me rappelle mon année de seconde. Hier, le 50° anniversaire de l’expédition de Gagarine dans l’espace me fait sourire, en m’évoquant mes vols nocturnes lors de mes moments d’insomnie. Aujourd’hui, Torey L. Hayden, que j’ai relue par hasard, me remémore un voyage en train entre Lille et Marseille, à l’époque où je faisais des trajets pour aller voir TiNours, avant notre vie commune. Le livre m’avait tellement captivé que j’avais raté la gare. Evènement incroyable.

 

En ce moment, je « rebrasse » beaucoup le passé. Non pas que je trouve le présent particulièrement décevant. Mais, il a des périodes, comme ça. Lorsqu’on ne blogue pas, on ne prête pas particulièrement attention aux pôles vers lesquels se tend notre tournesol mental. Et pourtant, selon les périodes, on est toujours plus particulièrement axé sur tel ou tel souvenir, ou idée, ou préoccupation, qui d’ailleurs peuvent n’avoir aucun rapport avec les soucis du présent. Pour moi, c’est beaucoup plus net depuis que j’écris. Ca peut ne pas être évident pour un observateur extérieur, mais il m’arrive de distinguer une sorte de ‘fil conducteur mental’, ténu, au fil des notes.

 

Donc, ces jours-ci, je marine plutôt dans des souvenirs. Ce qui ne m’empêche pas de garder contact avec le présent, bien sûr. Mais la machine à voyager dans le temps, chez moi, elle peut être d’une clarté et d’une précision, qui me permettent de suivre les deux fils à la fois, dans ma tête, sans attraper de migraine : en ce moment, et il y a dix ans, il y a vingt ans.

 

Alors, et Torey L Hayden ? Il y a vingt ans, elle m’avait fait rater la gare de Marseille, pris que j’étais par ma lecture de son roman, « Just another kid ». Hayden est une psychologue et écrivaine, qui s’est consacrée, pendant plusieurs années de sa vie, à l’enseignement auprès d’enfants « en difficulté » en Amérique. Elle a été confrontée à toutes sortes de cas : des mutiques, des autistes, des gamins violents, des enfants qui avaient un passé familial insoutenable, lié à des abandons, des viols, des sévices divers. La force de ses livres, c’est de décrire sans pathos, son expérience avec ces élèves, qui a quelquefois donné des résultats probants, ou bien a été un échec sur toute la ligne. Elle a pu renouer le contact avec certaines fillettes qui gardaient le silence depuis des années, avec des garçons qui avaient été renvoyés de plusieurs écoles déjà à cause de leur comportement « antisocial ». Ce qui me plait le plus, dans ses livres, c’est à chaque fois la description d’un univers un peu en vase clos, où les rapports humains peuvent progresser, s’améliorer, ou s’écrouler du jour au lendemain. « En vase clos », c’est bien sûr une expression un peu limitée, dans la mesure où Torey parle de visites des parents, de sorties qu’elle organise quelquefois à l’extérieur, ou de sa vie personnelle en-dehors de l’école, par petites touches. Mais les faits sont là : la « fermentation », si l’on peut dire, c’est principalement au sein de l’école et du quotidien qu’elle survient.

 

Dans « Just another Kid » Torey raconte que cette année-là, elle était en charge d’une classe composée de Mariana, une fillette de huit ans à la sexualité précoce, Dirkie, un garçon schizophrène, Leslie, une autiste  de six ans, ainsi que de trois autres gamins originaires de Belfast : Geraldine, Shemona, et leur cousin Shamie, qui tous ont eu à souffrir de la guerre entre protestants et catholiques dans leur pays d’origine. Mais surtout, elle a été contrainte, à cause du manque de moyens dont disposait l’école, de prendre comme assistante bénévole Ladbrooke, la mère de Leslie. Et Ladbrooke doit elle-même faire face à de nombreux problèmes : outre que son ménage est en perdition, qu’elle a une enfant autiste, et peut-être aussi à cause de cela, elle est alcoolique. Cette possibilité de se rendre utile au sein d’une classe lui permet d’exorciser ses démons, et malgré son inexpérience en la matière, ses efforts sont louables et efficaces. Cependant l’équilibre demeure sans cesse très fragile.

 

« Est-ce que je peux te raconter quelque chose ? » demanda Ladbrooke, après quelques minutes de silence. Ses yeux restaient vagues, son expression distante.

« Bien sûr »

« Tu sais, mon frère Bobby... » Elle s’arrêta. Silence.

« Alors ? »

Elle scruta mon visage, puis détourna la tête. La réponse se fit attendre.

« Bobby et moi étions très proches. On n’était nés qu’à huit mois d’intervalle. Moins, en fait, parce que mon anniversaire est le 21 juillet et le sien a lieu au jour de l’an. »

Je hochai la tête. Elle fixa son regard sur moi. « Parfois, j’ai l ’impression que tu crois que je n’ai jamais été proche de personne. Que je ne suis pas très douée pour les relations humaines. » Elle marqua un temps d’arrêt. « Peut-être que tu as raison, en un sens. Peut-être que je ne vaux rien pour ce genre de chose. Mais j’ai toujours été proche de Bobby. Je l’aimais. »

« Tu vois, je crois que c’était notre situation familiale qui voulait ça. On avait besoin de se serrer les coudes. Tu connais l’expression ‘camarades d’infortune’ ou quelque chose comme ça. C’était notre cas. Il était le seul qui avait compris cela. »

Elle étira ses jambes devant elle et s’adossa plus confortablement à la cloison. 

« Bobby avait un appartement près d’Ashbury Park. Ca se trouve dans le New Jersey, sur la côte. Et moi je travaillais à Princeton, sur le projet. J’allais tout le temps lui rendre visite. Son appartement était au bord de la plage et on allait se balader, on ramassait des trucs dans le sable. On faisait les poubelles de la plage ! C’était le genre de choses qui nous plaisait.

« Bobby n ’a jamais été un bavard. Personne ne l’a jamais été, dans notre famille. Mais il était facile à vivre. Avec lui, je pouvais être moi-même. Je m’évadai une ou deux fois de Princeton, pour aller le retrouver. Pour m’évader aussi de Tom. Je cachais à Tom que j’allais là-bas.

« Sa vie était bien remplie. C’était un ingénieur en électronique et son boulot marchait bien.  Il faisait de la recherche, tout comme moi. Et il avait une petite amie. Elle s’appelait Sarah. Je l’ai rencontrée de temps en temps. Je ne crois pas que c’était sérieux entre eux mais ils prenaient du bon temps ensemble. »

Ladbrooke se tut. J’ai cru qu’elle cherchait ses mots, mais le silence s’éternisa.

Je scrutai son visage, essayant de comprendre la raison de ce mutisme.

Elle changea de position et ramena, d’une main, ses cheveux dans son dos.

« Et alors ? »

« Ce jour-là, j’étais allée lui rendre visite. » Elle se mit sur ses genoux. « On était en septembre. Il faisait beau. Tu sais, le genre de journée qu’on a parfois, en automne. Il se faisait tard. Je lui avais promis que je serais chez lui à 4 heures de l’après-midi, mais j’avais eu cette réunion qui avait duré plus longtemps que prévu. Rien de particulier, mais ça m’avait mise en retard. Et il y a eu des embouteillages ; on était un vendredi. Pourtant, je ne m’en faisais pas. Je n’avais même pas pensé à passer un coup de téléphone pour le prévenir. Tu vois, moi je suis toujours très ponctuelle, mais Bobby ne l’a jamais été. C’était affreux. Par exemple, s’il arrivait quelque part avec une demi-heure de retard, pour lui, il considérait qu’il était en avance. Il n’avait pas le sens du temps qui passe. Ce n’était pas le genre de type à me faire une réflexion si j’avais un peu de retard. D’habitude, il ne le remarquait même pas.

« Je suis arrivée à 17h30, je crois bien. J’ai garé ma voiture et je me suis rendue à son appartement. Mais quand j’y suis arrivée, la porte était fermée à clé. Ca m’a étonnée, car d’habitude, Bobby ne fermait pas sa porte quand il savait que j’allais arriver. J’avais une clé, mais je ne m’en servais jamais. Sa voiture était dans son garage. Je me suis demandé pourquoi il avait fermé la porte. »

Une pause.

« J’ai pensé... que Sarah était avec lui. J’ai cru qu’ils étaient tous les deux à l’intérieur, tu sais, occupés à faire l’amour ou à je ne sais quoi, et ça pouvait être la raison pour laquelle il avait fermé sa porte à clé, pour m’empêcher de les surprendre. J’ai décidé d’actionner la sonnette. J’ai sonné, sonné, sonné. Pas de réponse. Alors, j’ai pensé qu’il était sorti. Il y avait un petit épicier en bas de chez lui, peut-être y était-il allé ? Je suis entrée. Toutes les lumières étaient allumées. Il y avait un disque sur la platine. Il avait fini de jouer. »

Elle redevint silencieuse. Les muscles de son corps étaient contractés.

« C’est drôle, tu sais, la façon dont fonctionne le cerveau. Les choses dont on se souvient le plus, quand quelque chose est arrivé. C’est toujours des plus petits détails sans importance dont on se souvient. Par exemple, je me souviens d’avoir regardé le disque sur la platine. Bach. Jésus, que ma joie demeure. Ensuite je suis allée vers le réfrigérateur pour me servir quelque chose à boire. J’étais assoiffée et je voulais trouver une bouteille de Coca, ou quelque chose comme ça. Mais tout ce qu’il avait, c’était du sirop, avec cette odeur écoeurante, tu sais, la cerise, la myrtille. »

« Lad, que s’était-il passé ? »

« En fait, tout ce dont je me souviens, c’est de cet assortiment de sirops dans le réfrigérateur. J’étais en colère parce que Bobby n’était jamais fichu de me garder au frais quelque chose de correct. »

Nos regards se croisèrent. Elle détourna la tête. Un long silence s’ensuivit. Ses yeux se remplirent de larmes. Elles affluèrent au bord de ses paupières inférieures, mouillèrent ses longs cils, et roulèrent contre ses joues.

« Que s’était-il passé ? »

« Il s’était tué. Je suis allée, par hasard, dans la salle de bains, et c’est là que je l’ai trouvé. Il s’était pendu. Et il avait laissé un petit bout de papier, sur le rebord de la baignoire. Il avait écrit... » Sa voix se brisa. « Il avait écrit : ‘Désolé, Madame.’ C’est tout. »

Le front caché dans ses genoux, Lad éclata en sanglots.

« Ca faisait une heure qu’il était mort. C’est ce que m’a dit le coroner. Si seulement je n’étais pas arrivée en retard, ce jour-là... Pourquoi est-ce que je n’ai pas téléphoné ? Pourquoi suis-je restée à la porte, au lieu d’utiliser ma clé ? Pourquoi est-ce que j’ai d’abord inspecté le réfrigérateur ? » [...]

Ladbrooke relava la tête et me regarda. Ses mâchoires saillaient ; elle s’épuisait à essayer de retenir ses larmes. Elle contempla le sol, puis son regard revint se poser sur moi. [...]

Dans l’espace confiné du box, je l’ai attirée contre moi et je l’ai serrée dans mes bras, aussi fort que j’ai pu.