26.10.2011
Mea plagiat, mea plagiat, mea parva plagiat
Lorsque Pilou et Alain étaient venus cet été, j’avais fait lire mes bafouilles atlantesques à Alain, qui, pour m’aider, me conseiller, possède deux atouts majeurs. Il est professeur de lettres et surtout, il est d’une patience et d’une gentillesse infinies. Ce second point étant d’ailleurs primordial, en ce qui me concerne. Lentement, studieusement, mettant de côté, par moments, j’en suis sûr, son ras-le-bol, il a parcouru les feuilles, annotant en marge, me faisant des suggestions, toujours judicieuses, souvent passionnantes, notamment lorsqu’il m’a proposé de modifier la devise des Mithrim pour en faire quelque chose qui sonne moins « enfantin ». J’ai conservé tout cela précieusement.
Toutefois, en arrivant au chapitre 12, et au passage où Timour examine le médaillon de Yaryl, et le signe dessiné dessus, je l’ai entendu éclater de rire. Alain, pas Timour. Je lui ai demandé ce qui l’amusait. Il me répond « Tu n’as pas honte de plagier ainsi Barjavel ??»
Ah... Oui.
C’est vrai...
Comme j’ai détaillé assez longuement la signification de ce symbole dans le chapitre 17, publié hier, il fallait bien que je m’en explique, c’est le but de cette note, aujourd’hui, avant qu’une bonne partie du web ne me tombe sur le dos en criant à l’excommunication.
Il n’a bien sûr jamais été dans mes intentions de plagier René Barjavel, qui est un auteur dont j’ai toujours raffolé. J’en veux pour preuve son « Enchanteur » dont j’ai mis de nombreux extraits dans mon blog. Simplement, je me disais que si l’équation de Zoran, dans le monde décrit dans ‘La Nuit des temps’, était une vérité physique, pourquoi ne pas l’utiliser aussi, comme référence, dans le monde de mes Atlantes ? Il ne s’agit pas d’un vol, mais d’un hommage. PPDA a déjà dû le dire avant moi. Sauf que moi, je prends les devants. L’idée est effectivement extraite de ce roman qui avait eu un grand succès en 1968 lors de sa publication. Le style, évidemment, mais aussi les thèmes abordés, chers à Barjavel (un couple de survivants ressuscitant longtemps après une catastrophe) avaient fait naître un engouement chez le public de l'époque, à tel point que certains même s’étaient fait tatouer l’équation de Zoran sur la peau.
En écrivant, je me rends compte qu’on pourrait également m’accuser de plagiat sur l’idée de départ, puisque Yaryl surgit lui aussi de sa forteresse quelques siècles après une guerre, qui, sans avoir tout détruit, a eu des conséquences incalculables. Mais, baste ! Qu’est-ce que vous voulez que je vous réponde, moi... Comment éviter, lorsqu’on essaie d’écrire, d’être influencé par ce que l’on a aimé, ce que l’on a lu ? Lorsque je vais au restaurant, si un plat m’enthousiasme, très souvent j’essaie d’en retrouver la recette sur internet pour la servir ensuite aux invités. Quelquefois, même, je l’améliore. Je ne prétends pas avoir cherché à améliorer Barjavel, loin de moi cette prétention. Disons que j’ai essayé de broder, pour m’amuser, sur une idée de départ qui me séduisait terriblement.
On peut même découvrir des plagiats là où il n’y en a aucun, en tout cas volontaire de ma part. Lorsque Yaryl, sous la torture, voit le visage de sa mère dans le reflet de son épée, Philippe a décelé là une allusion au 'Stabat Mater'... Et dire que je n’ai reçu aucune éducation religieuse ! Ce matin sur internet, un autre copain me faisait remarquer que Pierre Bouchet avait déjà écrit « Les derniers Atlantes » en 1958. Je n’avais de ma vie jamais entendu parler de Pierre Bouchet ni de son livre auparavant ! Comment éviter, en 2011, de poser involontairement ses pieds sur des plates-bandes qui ont déjà été bêchées et travaillées ? Je m’en excuse d’avance auprès de tous, mais, si l’on part par là, on pourrait aussi me dire que Sébastien, dans l’histoire imaginée par Cécile Aubry, possédait également un gros chien blanc ! On n’en finit plus...
Cependant, pour en revenir à Barjavel, et à La Nuit des temps, je tenais à donner ma version, ma vision des choses, et aussi profiter de l'occasion pour parler un peu de ce livre qui m’avait tant marqué lorsque je l’avais lu, en 1987, un jour où j’étais alité, avec une bonne grippe. C’était Bruno qui me l’avait conseillé... cher Bruno... Mais je m’égare...
Une expédition scientifique partie en Antarctique, regroupant des savants de toutes les nations du globe, détecte par hasard un signal provenant du fond de la terre. Ils creusent, creusent, et finissent par découvrir une sorte d’œuf, un abri, où, outre de nombreux instruments et machines, sont enfermés, congelés, endormis dans un état de conservation parfaite, un homme et une femme. Lentement, avec toutes les précautions qu’imposent leurs faibles connaissances scientifiques, ils parviennent à réanimer, tout d’abord, la jeune femme.
C’est ainsi qu’Eléa renaît, pour raconter aux hommes la Terre d’il y a neuf cent mille ans, et la guerre fratricide qui s’y déroula entre ses deux continents principaux, Gondawa, dont elle était issue, et Enisoraï. Elle fut arrachée à cette apocalypse par Coban, le plus grand savant de son époque, qui lui proposa de s’enfermer avec lui et dormir jusqu’à la fin de la nuit des temps, avec l'espoir de ressortir alors dans un monde viable, peut-être meilleur. Bien sûr, elle ne parle pas la même langue que les membres de l’expédition, mais une longue analyse des enregistrements vocaux contenus dans le refuge permet à un ordinateur, après de multiples et difficiles péripéties, de trouver la « clé » et d’utiliser un traducteur, pour que les savants puissent communiquer avec elle.
J’avais adoré ce livre, pas tellement pour le sujet de départ, somme toute assez conventionnel, mais pour tous les détails imaginés par Barjavel. Par exemple, l’idée qu’avant la guerre le globe terrestre n’était pas incliné de la même façon, et qu’Enisoraï couvrait les deux Amériques, formant un seul continent massif dont le ventre occupait la moitié de l’Atlantique nord. Le fait aussi qu’il existait deux langues pour les hommes et les femmes respectivement, mais qu’ils se comprenaient mutuellement sans jamais prononcer les mêmes mots. Et surtout, surtout, l’équation de Zoran, source magique de matière et de nourriture.
Lorsqu’Eléa veut se nourrir, elle utilise le « mange machine » qui lui fournit, à la demande, des sphérules de couleurs qui l’aident à reprendre des forces. La seule idée d'absorber de l’herbe, ou des plantes, ou des animaux, la révulse. Or apparemment ce « mange machine » fonctionne sans aucune matière première.
« Dès qu’Eléa accepta de répondre aux questions, ils se bousculèrent pour savoir le quoi et le comment.
-Comment fonctionne la mange-machine ?
-Vous l’avez vu.
-Mais à l’intérieur ?
-A l’intérieur elle fabrique la nourriture.
-Mais elle la fabrique avec quoi ?
-Avec le tout.
-Le tout ? Qu’est-ce que c’est, le Tout ?
-Vous le savez bien... c’est ce qui vous a fabriqués vous aussi...
-Le Tout... le Tout... Il n’y a pas un autre nom pour le Tout ?
Eléa prononça trois mots.
Voix impersonnelle de la Traductrice :
« Les mots qui viennent d’être prononcés par le canal onze ne figurent pas dans le vocabulaire qui m’a été injecté. Cependant, par analogie, je crois pouvoir proposer la traduction approximative suivante : l’énergie universelle. Ou peut-être : l’essence universelle. Ou : la vie universelle. Mais ces deux dernières propositions me paraissent un peu abstraites. La première est sans doute la plus proche du sens original. Il faudrait, pour être juste, y inclure les deux autres. »
L’énergie !... La machine fabriquait de la matière à partir de l’énergie ! Ce n’était pas impossible à admettre, ni même à réaliser dans l’état actuel des connaissances scientifiques et de la technique. Mais il fallait mobiliser une quantité fabuleuse d’électricité pour obtenir quoi ? Une particule invisible, insaisissable, et qui disparaissait aussitôt apparue.
Alors que cette espèce de demi-melon, qui avait l’air d’un jouet d’enfant un peu ridicule, tirait avec la plus parfaite simplicité la nourriture du néant, autant qu’on lui en demandait.
Lebeau dut calmer l’impatience des savants, dont les questions se chevauchaient dans le cerveau de la Traductrice.
-Connaissez-vous le mécanisme de son fonctionnement ?
-Non. Coban sait.
-En connaissez-vous au moins le principe ?
-Son fonctionnement est basé sur l’équation universelle de Zoran...
Elle cherchait des yeux quelque chose pour mieux expliquer ce qu’elle voulait dire. Elle vit Hoover qui prenait des notes sur les marges d’un journal. Elle tendit la main. Hoover lui donna le journal et le bic. Léonova, vivement, remplaça le journal par un bloc de papier vierge.
De la main gauche, Eléa essaya d’écrire, de dessiner, de tracer quelque chose. Elle n’y parvenait pas. Elle s’énervait. Elle jeta le bic, demanda à l’infirmière :
-Donnez-moi votre... votre...
Elle imitait le geste qu’elle lui avait vu faire plusieurs fois, de se passer un bâton de rouge sur les lèvres. Etonnée, l’infirmière le lui donna.
Alors, d’un trait gras, aisé, Eléa dessina sur le papier un élément de spirale, que coupait une droite verticale et qui contenait deux traits brefs. Elle tendit le papier à Hoover.

-Ceci est l’équation de Zoran. Elle se lit de deux façons. Elle se lit avec les mots de tout le monde et elle se lit en termes de mathématiques universelles.
-Pouvez-vous la lire ? demanda Léonova.
-Je peux la lire dans les mots de tout le monde. Elle se lit ainsi : « ce qui n’existe pas existe. »
-Et de l’autre façon ?
-Je ne sais pas. Coban sait. »
(René Barjavel ‘La Nuit des Temps’)
Ce qui me plaît le plus, dans ce passage, c’est l’idée que dans le monde d’Eléa, on ne puisse écrire qu’avec un crayon gras et épais. Je ne sais pas pourquoi, je trouve ce détail criant de vérité.
Donc, pour conclure, je remercie encore Barjavel pour cet emprunt que j’ai fait, sans demander de permission aucune.
Ou je lui demande pardon. C’est selon.
16:17 Publié dans Fiction, Littérature et poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : barjavel, la nuit des temps, equation de zoran
19.10.2011
Des livres et des portes
En août, lorsque nous étions dans le Vaucluse, un dimanche, TiNours et moi sommes montés à Blauvac afin de nous renseigner sur les horaires d’un restaurant, hélas fermé le jour qui nous intéressait. En tournant les talons, déçus, nous nous sommes retrouvés face à la bibliothèque municipale, évidemment fermée, elle aussi, ce jour-là. Cependant, surprise, les employés avaient laissé devant l’entrée, une caisse de livres où l’on pouvait se servir.
Il s’agit en général des livres qui n’ont pas été empruntés depuis des années qu’ils traînent là, et qu'on met à la porte parce qu’on a besoin de place sur les étagères. Ce n’est pas forcément un gage de nullité, car il y a bien sûr un monde entre ce qui a du succès à l’achat, à la lecture, à l’emprunt, même, et les qualités d’un livre. Je me suis donc mis à farfouiller joyeusement dans la poussière. TiNours, indulgent, me laissait faire. Il connaît mes lubies, aussi bien que mes phobies ! J’ai donc récupéré une bonne vingtaine de livres divers, notamment les derniers volumes de la collection des Pardaillan, qui me manquaient (lecture de Michel Zevaco entamée quand j’avais 15 ans, autant dire avant-hier...), une autobiographie de Michel Cesbron, quelques livres de Christine Arnothy et Christiane Rochefort que je ne connaissais pas, et un bon paquet de romans de science-fiction glanés au hasard en fonction du résumé figurant au dos.
Je me connais : sur la totalité, je savais que la plupart de ces « portes » ne mèneraient à pas grand-chose, que je serais déçu, lassé ou énervé avant même d’en avoir lu le tiers. Mais peu importait, puisqu’il suffisait que l’une d’elles s’ouvre sur un monde magique. Ce fut le cas pour ‘Les fusils d’Avalon’ de Roger Zelazny, deuxième épisode d’un « cycle » comme je les aime, où le héros passe subitement sans avoir rien prémédité, de la vie ordinaire d’un Terrien de base à des dimensions parallèles où il est appelé à jouer un rôle important. Evidemment, il a fallu que je me procure très vite le tome 1, puis le 3, le 4 et le 5, dévorés dans la foulée. Il existait aussi une suite, une deuxième série narrant les aventures du fils du héros de la première, mais là le filon s’épuisait (ou mon appétit pour cette histoire, mais le résultat a été le même) et je me suis très vite ennuyé.
Peu importe : cette magie cachée dans les pages des livres, j’aime la rallumer dès qu’il m’en est donné l’occasion. Quelquefois le briquet ne fonctionne pas, ou le bois est trop humide pour prendre. Mais parfois, quelles flambées ! Je m’y réchauffe, je m’y pelotonne, je m’y abrite, j’oublie le reste. Lorsque c’est trop pénible au-dehors, il reste cette possibilité d’activer l’en-dedans. Mon goût pour les livres va bien au-delà de la simple histoire ou des personnages. Un peu comme si le roman était lui-même une personne, j’aime tout savoir sur lui : j’ai toujours le réflexe de regarder quand il a été publié pour la première fois (Que faisais-je, où étais-je, à ce moment-là ? Est-ce récent ou très ancien ? Est-ce que j’étais né ?). Avec internet et Wiki, c’est encore mieux. Je peux rechercher des détails sur l’auteur (est-il mort ou vivant... ?), des commentaires sur l’œuvre, des opinions d’autres lecteurs. Très souvent, cela débouche sur des surprises. Par exemple, on ne peut pas vraiment dire que Roger Zelazny soit une célébrité en France, même pour les aficionados du roman fantastique, et pourtant il avait passionné des millions de lecteurs avec justement son cycle des Princes d’Ambre. Ce n’est pas grand-chose, des millions de lecteurs, c’est vrai. Ca fait des millions de gens qui ont lu, et parlé, et écrit entre eux, ou seuls la plupart du temps. Ce n’est pas avec ça qu’on fait une révolution, ou qu’on redresse une économie, certes. Mais même morcelée individuellement, la force de... persuasion, disons, de l’auteur, m’émeut.
Je cite Zelazny, je pourrais parler d’autres auteurs. De ma caisse ramenée de Blauvac, j’ai aussi déterré ‘La moisson de Corlay’ de Richard Cowper, deuxième tome (encore ! décidément...) d’une trilogie intéressante. Encore une fois, des thèmes dont je raffole. En 3019, la terre est retournée à un modèle de société médiéval, après une période de catastrophes aux origines vagues. S’y affrontent les tenants de l’ancienne religion, intolérants et sclérosés, et les partisans d’un nouvel ordre, celui de l’Adolescent à l’Oiseau. C’est un peu embrouillé (surtout sans avoir lu le tome 1...), mais passionnant d’imaginer qu’un jour le Christianisme pourrait paraître dépassé, non pas à cause de la propagation lente d’un athéisme désabusé, mais de par la naissance d’une autre foi dont personne n’a encore entendu parler au XXI° siècle.
Dans ce livre-là, j’ai trouvé également deux ‘lucarnes’ qui me font sourire. Tout d’abord, un tampon de la bibliothèque municipale d’Annecy. Comment ce roman a-t-il pu ensuite atterrir à Blauvac ? Mystère. Ensuite, en guise de marque-page, une feuille blanche où quelqu’un a noté au feutre bleu, d’une grosse écriture pressée, les noms, adresses et numéros de téléphone de gens résidant sur Nice. Visiblement, ces notes ne datent pas d’hier car il s’agit de numéros à six chiffres ! Entre quelles mains ce roman, écrit en 1981, est-il passé ? Je l’ignore, mais en plus de son intrigue que j’ai appéciée, tout cela le nimbe d’une aura de poésie, un peu loufoque, que j’aime bien.
Tous ces mots qui grouillent, aussi bien imprimés que tracés, ne renferment pas que la poussière des étagères. Ils sont aussi le reflet de millions de cœurs qui ont battu un jour, en en tournant les pages. Des inconnus, éparpillés dans le temps et l’espace. J’aime cette idée d’avoir eu, fugacement, un tout petit contact avec eux, entre quelques chapitres, à travers quelques portes ouvertes sur du flou.

20:44 Publié dans Les états d'âme de Lancelot, Littérature et poésie, Livre | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : livres, lecture, roger zelazny, richard cowper
10.09.2011
Des vers qui grouillent
J’ai gardé de mon enfance et de mon adolescence studieuses des enregistrements, dans l’arrière-boutique de mes neurones, qui, régulièrement, remontent, chantonnent, murmurent, déclament, telles des voix d’outre-tombe. Ca fascine beaucoup de gens. « Comment tu as pu retenir tout ça ? » Ben je sais pas. Probablement, j’aimais ce que j’avalais, mentalement. Surtout, bien sûr, lorsque les mots avaient une sorte de musicalité, de rythme particulier, qui leur étaient propres :
« Vedi, papa, quel che dovrai fare l’anno prossimo ? Se saro promosso anche tu mi dovrai prestare la tua macchina.. » (Cours d’italien, en 3°)
« Le plan est un ensemble infini de points. On en a une idée en regardant le dessus d’une table. C’est une image imparfaite car en géométrie le plan est illimité dans toutes les directions... » (Cours de géométrie, en 6°)
« Ti esti to auto zôon phonéen, dipoun, tripoun, tetrapoun ? » (Cours de grec de 4°. Enigme posée par le Sphynx à Œdipe. Désolé mais j’ai la flemme de la retranscrire en caractères grecs via Word !)
« La synovie est un dialysat du plasma sanguin. Sa viscosité dépend de sa teneur en acide hyaluronique » (cours d’anatomie en PCEM1)
« L’Ariège le Tarn le Lot la Dordogne la Save le Gers la Baïse... » (Liste des affluents de la Garonne, appris en école primaire. J’adorais la sonorité de ces noms magiques, comme un mantra...)
Et bien sûr, je passe sur les conjugaisons, déclinaisons latines et formules de maths et de physique...
Je me suis souvent demandé, bien sûr, pourquoi toutes ces fadaises totalement inutiles (rétrospectivement) m’avaient imprégné à ce point. Le pire, c’est que ma mémoire n’est pas si bonne que ça. En seconde, je souffrais le martyre pour apprendre certaines leçons d’histoire, qui me saoulaient au plus haut point. La seule réponse valable, selon moi, c’est que les choses s’enregistraient bien si elles me plaisaient. Elémentaire, mon cher Watson. Et pour me plaire, il fallait que ce soit harmonieux, ou musical, ou marrant, ou poétique, ou rythmé, ou tout ça à la fois...
« Poétique », évidemment. Il me revient souvent des bribes de poèmes. J’ai oublié les titres, les auteurs. Mais des ‘bouffées’ remontent souvent, comme un vent parfumé et plein de charme. C’est là que Google, souvent, m’a aidé à retrouver les références, et surtout les morceaux de texte qui ont disparu de mon ‘disque dur interne’ !
« Comme un diable au fond de sa boîte,
Le bourgeon s’est tenu caché.
Mais dans sa prison trop étroite,
Il baille et voudrait respirer.
Il entend des chants, des bruits d’aile.
Il a soif de grand jour et d’air.
Il voudrait savoir les nouvelles
Il fait craquer son corset vert.
Puis d’un geste brusque, il déchire
Son habit étroit et trop court.
Enfin, se dit-il, je respire,
Je vis, je suis libre. Bonjour ! »
De ces vers mignons et un peu naïfs (‘Le bourgeon’ de Paul Géraldy), appris au CP, je me souvenais que du « il fait craquer son corset vert » parce qu’avec mon voisin de banc on avait compris : « il fait craquer son corps sévère » et qu’en le lisant, après, lorsque l’institutrice nous l’avait distribué, j’avais été plongé dans la confusion... un corps ? un corset ? Je trouvais notre version à nous plus poétique, à tout prendre...
Il en existe tant, de poésies, que je ne suis jamais parvenu à retrouver par le biais de Google. L’un d’eux, avait été écrit, je crois, par une femme appelée Jeanne Marwynck (pas sûr de l’orthographe, elle est inconnue sur le web). Les aventures d’un lapin !
« Il rêve, le petit lapin
De l’odeur grisante du pin
Qui sur son terrier tend ses branches
Du thym étoilé de fleurs blanches... »
Une autre ‘bouffée’ venue de je ne sais où, je ne sais qui. Jusqu’ici personne n’a su m’aider pour la provenance. Ces lignes-là me plaisent de par leur caractère râleur :
« Quant aux quatre saisons, trois au moins sont stupides
Au diable le printemps et toutes ses couleurs
Avril n’est qu’un enfant maussade et pleurnicheur
[...] Le firmament bougonne et grogne, il ... ?...
Et s’enroule dans un affreux vent qui souffle
Et quel soleil ! Clignant son œil presque fermé
Ouaté d’ombre au point qu’il en est enrhumé... »
Vitupérer, rouscailler, en vers. Le comble de l’élégance.... !
Dans un tout autre registre, le grand Alfred de Vigny écrit dans cet extrait de ‘Eloa ou la sœur des anges’ :
Ainsi dans les forêts de la Louisiane,
Bercé sous les bambous et la longue liane,
Ayant rompu l'œuf d'or par le soleil mûri,
Sort de son lit de fleurs l'éclatant Colibri ;
Une verte émeraude a couronné sa tête,
Des ailes sur son dos la pourpre est déjà prête,
La cuirasse d'azur garnit son jeune cœur ;
Pour les luttes de l'air l'oiseau part en vainqueur…
Il promène en des lieux voisins de la lumière
Ses plumes de corail qui craignent la poussière ;
Des vers magnifiques où écriture musique et couleurs fusionnent....
Cependant, en matière de musicalité, de rythme et de fluidité, selon moi rien n’égale la poésie anglaise. Là encore, je me souviens d’après-midis passés à préparer des oraux de littérature, en première, deuxième année, en licence, à la fac. Il s’agissait toujours de présenter des extraits choisis par nous-mêmes. Régulièrement, j’ouvrais les recueils en me disant que j’allais choisir quelque chose de facile et de carré. Mais « carré », en l’occurrence, cela n’existe pas. La douceur des diphtongues, des triphtongues, dans la langue de Shakespeare, se prête aux assonances, comme un cours d’eau tantôt sinueux et lent, tantôt bondissant et vif. Je me souviens que je ne parvenais à arrêter mon choix sur certains poèmes qu’à grand-peine, et qu’après un après-midi de lecture, mon cerveau résonnait de tous ces échos, comme une sorte de chant de la vie. Le sens des mots est renforcé par la forme des vers. Des pensées en apparence banales, habillées par l’art du poète, ressortent embellies, et surtout, plus fortes. Cela me laissait une impression très curieuse à chaque fois, à mi-chemin entre mélancolie et euphorie :
I hold it true, whate'er befall;
I feel it when I sorrow most;
'Tis better to have loved and lost
Than never to have loved at all.
(Tennyson)
Women and men (both little and small)
Cared for anyone, not at all
They sowed their isn’t they reaped their same
Sun moon stars rain
Children guessed, but only a few
And down they forgot as up they grew
Autumn winter spring summer
That no one loved him more by more
(E. E. Cummings)

No coward soul is mine
No trembling in the world's storm troubled sphere
I see heaven's glories shine
And faith shines equal arming me from fear
(Emily Brontë)
Pour ces trois derniers extraits, je regrette de ne pouvoir insérer d'enregistrements ici. Le sens des mots, la finalité du verbe, la sensibilité des auteurs, semblent portés, contenus, traduits, même, dans le mouvement des vers, l'enchaînement des syllabes, la grâce inhérente à la musique. Oui, musique est le mot.
L'anglais est une langue éminemment faite pour la poésie. Il n'y a aucun doute là-dessus.
J'ai beaucoup dérivé, dans cette note, par rapport à mon point de départ. Mais mon fil conducteur me paraît évident, à moi. Qu'il s'agisse de théorèmes, de définitions, de listes de mots ou de poésie, il m'est agréable de laisser battre mes persiennes, fenêtres et portes intérieures à tous vents, en y laissant circuler ces chants. Une façon, peut-être, de remplir un silence que la vie et le quotidien ne parviennent pas toujours à combler.
18:51 Publié dans Les états d'âme de Lancelot, Littérature et poésie | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : poésie, mémoire

