26.10.2011
Mea plagiat, mea plagiat, mea parva plagiat
Lorsque Pilou et Alain étaient venus cet été, j’avais fait lire mes bafouilles atlantesques à Alain, qui, pour m’aider, me conseiller, possède deux atouts majeurs. Il est professeur de lettres et surtout, il est d’une patience et d’une gentillesse infinies. Ce second point étant d’ailleurs primordial, en ce qui me concerne. Lentement, studieusement, mettant de côté, par moments, j’en suis sûr, son ras-le-bol, il a parcouru les feuilles, annotant en marge, me faisant des suggestions, toujours judicieuses, souvent passionnantes, notamment lorsqu’il m’a proposé de modifier la devise des Mithrim pour en faire quelque chose qui sonne moins « enfantin ». J’ai conservé tout cela précieusement.
Toutefois, en arrivant au chapitre 12, et au passage où Timour examine le médaillon de Yaryl, et le signe dessiné dessus, je l’ai entendu éclater de rire. Alain, pas Timour. Je lui ai demandé ce qui l’amusait. Il me répond « Tu n’as pas honte de plagier ainsi Barjavel ??»
Ah... Oui.
C’est vrai...
Comme j’ai détaillé assez longuement la signification de ce symbole dans le chapitre 17, publié hier, il fallait bien que je m’en explique, c’est le but de cette note, aujourd’hui, avant qu’une bonne partie du web ne me tombe sur le dos en criant à l’excommunication.
Il n’a bien sûr jamais été dans mes intentions de plagier René Barjavel, qui est un auteur dont j’ai toujours raffolé. J’en veux pour preuve son « Enchanteur » dont j’ai mis de nombreux extraits dans mon blog. Simplement, je me disais que si l’équation de Zoran, dans le monde décrit dans ‘La Nuit des temps’, était une vérité physique, pourquoi ne pas l’utiliser aussi, comme référence, dans le monde de mes Atlantes ? Il ne s’agit pas d’un vol, mais d’un hommage. PPDA a déjà dû le dire avant moi. Sauf que moi, je prends les devants. L’idée est effectivement extraite de ce roman qui avait eu un grand succès en 1968 lors de sa publication. Le style, évidemment, mais aussi les thèmes abordés, chers à Barjavel (un couple de survivants ressuscitant longtemps après une catastrophe) avaient fait naître un engouement chez le public de l'époque, à tel point que certains même s’étaient fait tatouer l’équation de Zoran sur la peau.
En écrivant, je me rends compte qu’on pourrait également m’accuser de plagiat sur l’idée de départ, puisque Yaryl surgit lui aussi de sa forteresse quelques siècles après une guerre, qui, sans avoir tout détruit, a eu des conséquences incalculables. Mais, baste ! Qu’est-ce que vous voulez que je vous réponde, moi... Comment éviter, lorsqu’on essaie d’écrire, d’être influencé par ce que l’on a aimé, ce que l’on a lu ? Lorsque je vais au restaurant, si un plat m’enthousiasme, très souvent j’essaie d’en retrouver la recette sur internet pour la servir ensuite aux invités. Quelquefois, même, je l’améliore. Je ne prétends pas avoir cherché à améliorer Barjavel, loin de moi cette prétention. Disons que j’ai essayé de broder, pour m’amuser, sur une idée de départ qui me séduisait terriblement.
On peut même découvrir des plagiats là où il n’y en a aucun, en tout cas volontaire de ma part. Lorsque Yaryl, sous la torture, voit le visage de sa mère dans le reflet de son épée, Philippe a décelé là une allusion au 'Stabat Mater'... Et dire que je n’ai reçu aucune éducation religieuse ! Ce matin sur internet, un autre copain me faisait remarquer que Pierre Bouchet avait déjà écrit « Les derniers Atlantes » en 1958. Je n’avais de ma vie jamais entendu parler de Pierre Bouchet ni de son livre auparavant ! Comment éviter, en 2011, de poser involontairement ses pieds sur des plates-bandes qui ont déjà été bêchées et travaillées ? Je m’en excuse d’avance auprès de tous, mais, si l’on part par là, on pourrait aussi me dire que Sébastien, dans l’histoire imaginée par Cécile Aubry, possédait également un gros chien blanc ! On n’en finit plus...
Cependant, pour en revenir à Barjavel, et à La Nuit des temps, je tenais à donner ma version, ma vision des choses, et aussi profiter de l'occasion pour parler un peu de ce livre qui m’avait tant marqué lorsque je l’avais lu, en 1987, un jour où j’étais alité, avec une bonne grippe. C’était Bruno qui me l’avait conseillé... cher Bruno... Mais je m’égare...
Une expédition scientifique partie en Antarctique, regroupant des savants de toutes les nations du globe, détecte par hasard un signal provenant du fond de la terre. Ils creusent, creusent, et finissent par découvrir une sorte d’œuf, un abri, où, outre de nombreux instruments et machines, sont enfermés, congelés, endormis dans un état de conservation parfaite, un homme et une femme. Lentement, avec toutes les précautions qu’imposent leurs faibles connaissances scientifiques, ils parviennent à réanimer, tout d’abord, la jeune femme.
C’est ainsi qu’Eléa renaît, pour raconter aux hommes la Terre d’il y a neuf cent mille ans, et la guerre fratricide qui s’y déroula entre ses deux continents principaux, Gondawa, dont elle était issue, et Enisoraï. Elle fut arrachée à cette apocalypse par Coban, le plus grand savant de son époque, qui lui proposa de s’enfermer avec lui et dormir jusqu’à la fin de la nuit des temps, avec l'espoir de ressortir alors dans un monde viable, peut-être meilleur. Bien sûr, elle ne parle pas la même langue que les membres de l’expédition, mais une longue analyse des enregistrements vocaux contenus dans le refuge permet à un ordinateur, après de multiples et difficiles péripéties, de trouver la « clé » et d’utiliser un traducteur, pour que les savants puissent communiquer avec elle.
J’avais adoré ce livre, pas tellement pour le sujet de départ, somme toute assez conventionnel, mais pour tous les détails imaginés par Barjavel. Par exemple, l’idée qu’avant la guerre le globe terrestre n’était pas incliné de la même façon, et qu’Enisoraï couvrait les deux Amériques, formant un seul continent massif dont le ventre occupait la moitié de l’Atlantique nord. Le fait aussi qu’il existait deux langues pour les hommes et les femmes respectivement, mais qu’ils se comprenaient mutuellement sans jamais prononcer les mêmes mots. Et surtout, surtout, l’équation de Zoran, source magique de matière et de nourriture.
Lorsqu’Eléa veut se nourrir, elle utilise le « mange machine » qui lui fournit, à la demande, des sphérules de couleurs qui l’aident à reprendre des forces. La seule idée d'absorber de l’herbe, ou des plantes, ou des animaux, la révulse. Or apparemment ce « mange machine » fonctionne sans aucune matière première.
« Dès qu’Eléa accepta de répondre aux questions, ils se bousculèrent pour savoir le quoi et le comment.
-Comment fonctionne la mange-machine ?
-Vous l’avez vu.
-Mais à l’intérieur ?
-A l’intérieur elle fabrique la nourriture.
-Mais elle la fabrique avec quoi ?
-Avec le tout.
-Le tout ? Qu’est-ce que c’est, le Tout ?
-Vous le savez bien... c’est ce qui vous a fabriqués vous aussi...
-Le Tout... le Tout... Il n’y a pas un autre nom pour le Tout ?
Eléa prononça trois mots.
Voix impersonnelle de la Traductrice :
« Les mots qui viennent d’être prononcés par le canal onze ne figurent pas dans le vocabulaire qui m’a été injecté. Cependant, par analogie, je crois pouvoir proposer la traduction approximative suivante : l’énergie universelle. Ou peut-être : l’essence universelle. Ou : la vie universelle. Mais ces deux dernières propositions me paraissent un peu abstraites. La première est sans doute la plus proche du sens original. Il faudrait, pour être juste, y inclure les deux autres. »
L’énergie !... La machine fabriquait de la matière à partir de l’énergie ! Ce n’était pas impossible à admettre, ni même à réaliser dans l’état actuel des connaissances scientifiques et de la technique. Mais il fallait mobiliser une quantité fabuleuse d’électricité pour obtenir quoi ? Une particule invisible, insaisissable, et qui disparaissait aussitôt apparue.
Alors que cette espèce de demi-melon, qui avait l’air d’un jouet d’enfant un peu ridicule, tirait avec la plus parfaite simplicité la nourriture du néant, autant qu’on lui en demandait.
Lebeau dut calmer l’impatience des savants, dont les questions se chevauchaient dans le cerveau de la Traductrice.
-Connaissez-vous le mécanisme de son fonctionnement ?
-Non. Coban sait.
-En connaissez-vous au moins le principe ?
-Son fonctionnement est basé sur l’équation universelle de Zoran...
Elle cherchait des yeux quelque chose pour mieux expliquer ce qu’elle voulait dire. Elle vit Hoover qui prenait des notes sur les marges d’un journal. Elle tendit la main. Hoover lui donna le journal et le bic. Léonova, vivement, remplaça le journal par un bloc de papier vierge.
De la main gauche, Eléa essaya d’écrire, de dessiner, de tracer quelque chose. Elle n’y parvenait pas. Elle s’énervait. Elle jeta le bic, demanda à l’infirmière :
-Donnez-moi votre... votre...
Elle imitait le geste qu’elle lui avait vu faire plusieurs fois, de se passer un bâton de rouge sur les lèvres. Etonnée, l’infirmière le lui donna.
Alors, d’un trait gras, aisé, Eléa dessina sur le papier un élément de spirale, que coupait une droite verticale et qui contenait deux traits brefs. Elle tendit le papier à Hoover.

-Ceci est l’équation de Zoran. Elle se lit de deux façons. Elle se lit avec les mots de tout le monde et elle se lit en termes de mathématiques universelles.
-Pouvez-vous la lire ? demanda Léonova.
-Je peux la lire dans les mots de tout le monde. Elle se lit ainsi : « ce qui n’existe pas existe. »
-Et de l’autre façon ?
-Je ne sais pas. Coban sait. »
(René Barjavel ‘La Nuit des Temps’)
Ce qui me plaît le plus, dans ce passage, c’est l’idée que dans le monde d’Eléa, on ne puisse écrire qu’avec un crayon gras et épais. Je ne sais pas pourquoi, je trouve ce détail criant de vérité.
Donc, pour conclure, je remercie encore Barjavel pour cet emprunt que j’ai fait, sans demander de permission aucune.
Ou je lui demande pardon. C’est selon.
16:17 Publié dans Fiction, Littérature et poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : barjavel, la nuit des temps, equation de zoran
25.10.2011
Le dernier des Atlantes (17)
Pendant quelques dizaines de secondes, la resserre attenante aux appartements du maître du Goldorin avait été envahie d’une brume légère, couleur de nacre, estompant le contour des choses. A présent elle se dissipait rapidement. Yaryl et Angel, debout côte à côte, contemplaient la paroi qui leur faisait face. Le jeune homme avait prononcé quelques mots, et le médaillon avait fait son office. Des caisses, des tonneaux, des boîtes de toutes tailles s’empilaient à présent sur le sol, devant eux.
Angel cilla un peu, cependant sans se départir de son calme habituel. Il se pencha vers l’une des caisses, força sur son couvercle. Des victuailles apparurent. Des fruits secs. La suivante, après ouverture, se révéla remplie de poisson séché conservé dans du sel.
« Si nous continuons à nous rationner raisonnablement, nous pourrons tenir jusqu’à Argara avec ces nouvelles réserves. » dit-il d’un ton neutre.
Yaryl était embarrassé. Ils étaient sur l’océan depuis une semaine, et plusieurs fois, Gulv avait rappelé qu’ils allaient impérativement devoir trouver un point d’escale pour le ravitaillement, car les vivres qu’ils transportaient lors de leur départ étaient loin de suffire à la vingtaine de passagers du bateau. Les hommes avaient été soumis à un rationnement sévère. Les femmes et les enfants n’avaient pas trop souffert. Cependant, la veille au soir, les criailleries d’Oumnia avaient mis l’exaspération générale à son comble. Elle en avait assez de manger du biscuit salé, de boire de l’eau croupie. Quand donc parviendrait-on à destination ? Bien que les éléments aient été relativement calmes depuis le départ, elle était sans cesse en proie au mal de mer. Quelle idée de quitter ainsi Eksibor, où ils vivaient dans l’opulence ! Surtout, de façon si précipitée, en laissant tout, pour ainsi dire, derrière eux ! Elle sanglotait en se rappelant son magnifique service d’oronquyl, brisé, perdu à tout jamais, là-bas sur les falaises. Elle se plaignait continuellement de ses maux de tête, de ses maux de ventre, de son épuisement total, de ses misères internes, jusqu’à ce qu’Arakiel la prenne à part pour la raisonner fermement. Angel avait beau ne s’accorder que le strict minimum, à lui-même ainsi qu’à son équipage, les plaintes de la commère n’avaient jamais de fin. La situation ne pouvait durer, et la patience du capitaine était à bout.
Plus grave, l’exaspération liée à l’épuisement gagnait aussi les autres passagers. Maëdria ne cessait de vomir, déchirée entre le roulis des vagues et l’angoisse de voir son enfant naître dans de très mauvaises conditions. Elle avait passé plusieurs journées, livide, dans un état de déshydratation croissant. Lorsque sa santé était devenue par trop alarmante, Angel l’avait installée le plus confortablement possible dans sa cabine ainsi transformée en hôpital de fortune. Bredda était avec elle. Après être restée longtemps plongée dans une sorte de coma après le départ, la vieille femme s’était un peu remise, mais elle restait alitée. Krysta et Methyl faisaient de leur mieux pour soigner les deux malades, la femme âgée et la femme enceinte, avec les maigres moyens dont elles disposaient. De son côté, Ria, prostrée depuis l’annonce de la torture et la mort de son mari, à Ergal, était plongée la plupart du temps dans une sorte de mélancolie catatonique, et n’échangeait que de rares paroles avec les autres. Seule sa fille parvenait encore à lui arracher un pâle sourire.
Kedryn et les autres hommes s’interdisaient la moindre plainte. Ils avaient établi des tours de rôle pour l’aide à apporter aux matelots, car les Wuhln, ces mystérieuses créatures aquatiques, ne pouvaient être sans cesse mises à contribution, non plus que les marins qui maintenaient le contact avec elles, pour diriger le navire. Il fallait donc s’occuper des voiles, de la barre, du nettoyage, du maniement d’instruments divers, et les bras n’étaient jamais de trop. Mais leurs yeux enfoncés dans leurs orbites sombres, leurs dos voûtés, l’allure ralentie des uns et des autres, indiquaient bien qu’ils approchaient de l’épuisement.
Les enfants étaient demeurés sages et sereins. On avait soigneusement veillé à ce qu’eux souffrent le moins possible du manque de nourriture, et leurs jeux, ainsi que leurs conversations animées et leurs rires heureux, étaient semblables à une musique d’espoir et de bonheur au cours de cette traversée sur laquelle faim, faiblesse, angoisse et maladie faisaient peser de bien tristes augures. Doa et Dalbia s’étaient prises d’affection pour Fandor qui se prêtait à leurs jeux et leurs fantaisies avec patience. Quant à Tchaïk, il avait rapidement dissipé les craintes que son apparence étrange aurait pu susciter chez les plus jeunes. Sa capacité à jouer des airs entraînants sur une flûte qu’avait emportée Eladria, les prouesses magiques dont il était capable, en apparaissant, disparaissant, en soufflant feu et vapeur, fascinaient tout le monde. Yaryl aimait se joindre à leur groupe pour les écouter rire, babiller, et également pour leur raconter des histoires. Lui aussi avait très vite suscité la sympathie du groupe des plus jeunes. Son amitié avec Kedryn avait tenu lieu de sésame chez les hommes. Après avoir tenté quelques questions sur l’endroit d’où il venait, Arakiel et Sagrenor, que leur maturité rendait un peu plus circonspects, n’avaient pas trop insisté. Le jeune Atlante était de toute façon un allié, il l’avait prouvé lors de leur fuite sur les falaises d’Ulwenn. Il paraissait donc tout naturel de tendre leurs efforts communs pour parvenir ensemble, dans de bonnes conditions, en Argara. Angel lui-même était inconnu de la plupart des covils avant le départ, or ils avaient tous accepté de remettre leur sort entre ses mains. On se préoccuperait plus tard des détails annexes sur les origines des uns et des autres.
Encore une fois, seule Oumnia s’était démarquée de l’ensemble. Elle ne s’était pas laissé intimider par les réponses évasives que Yaryl avait fournies à ses questions indiscrètes, et était demeurée à l’affut d’informations à ce sujet. Elle cherchait à attiser la curiosité des uns et des autres sur cela, et la veille, elle avait réussi à mettre le jeune homme dans l’embarras, en raison d’une remarque innocente d’Oron. L’enfant avait dit à Yaryl qu’il l’avait vu lorsqu’il était arrivé à Eksibor, pour la première fois, sur sa monture. Par un hasard malencontreux, il se trouvait que Vlanyr, le cheval bleu, appartenait à son oncle. Sa mère avait dressé l'oreille.
« Mon frère Tremor, le négociant, est porté disparu depuis plusieurs mois, et cet animal lui appartenait... » avait-elle commencé, perfidement. « C’était bien celui-ci, il n’y a aucun doute, les chevaux bleus sont relativement rares en Baldor en général, et à Eksibor en particulier. De plus, il a reconnu tout de suite mes enfants qui le montaient, quelquefois, lorsqu’ils se rendaient chez leur oncle. »
Le jeune Atlante avait été pris de cours. Expliquer qu’il avait trouvé le cheval dans la montagne, chez Droulia, et que cette dernière était probablement à l’origine de la disparition de l’homme, était également dangereux. Il eût été fort difficile de faire admettre que la vieille lui aurait offert l’animal de son plein gré, alors qu’elle-même vivait isolée, dans un état proche du dénuement. Et bien sûr, il ne pouvait raconter les circonstances de son décès sans se mettre dans une situation embarrassante. Il avait croisé le regard de Fandor, qui écoutait attentivement la conversation. Le chien se sentait encore coupable de la mort de Droulia, même s’il ne l’avait provoquée que de façon indirecte et involontaire, alors qu’il cherchait à défendre Yaryl, en toute légitimité. La sorcière avait cherché à le détrousser après l’avoir drogué.
Selon une habitude enracinée en lui depuis qu’il était sorti de Neldoreth, Yaryl avait tenté d’esquiver la vérité sans mentir.
« J’avais trouvé ce cheval alors que j’errais dans les monts MannWeg. L’animal semblait perdu, tout comme nous l’étions. J’avoue avoir pensé trouver là une bonne opportunité pour gagner la ville plus facilement. Lui et moi avions immédiatement sympathisé, il ne me paraissait pas farouche.»
Oumnia avait posé sur lui un regard aigu.
« Pourquoi ne pas vous être préoccupé de rechercher son propriétaire ? Il aurait pu être désarçonné, blessé, quelque part dans la montagne. »
« Le cheval n’avait ni selle ni étriers. »
« Un cheval sauvage errant seul dans la montagne ? Cela ne vous a-t-il pas semblé curieux ? »
« Certes, mais j’étais pressé de gagner la ville. Bien sûr, si j’avais croisé un homme inconscient suite à une chute, c’eût été différent, mais rien de tel n’est arrivé. »
« Vous voyagiez donc seul, à pied ? »
« J’étais avec Fandor. »
Oumnia avait considéré l’animal avec mépris pendant quelques secondes.
« Ah oui, ce chien… Et votre dragon savant ? Vous escomptiez les exhiber tous deux aux fêtes du printemps ? Il est vrai que la couleur rare du cheval aurait assez bien complété la ménagerie, pour vous assurer un certain succès… »
Le ton sarcastique n’avait pas échappé à Yaryl, mais il s’était contenté d’esquisser un demi-sourire enjôleur.
« J’aurais été très heureux si moi-même et mes compagnons avions eu l’honneur de pouvoir amadouer une si respectable dame par quelques tours sur la grand-place… »
L’ironie était palpable. Les yeux de la femme s’étaient durcis.
« Votre numéro de bravache avec le Xanthe et le Nauthe fut une distraction amplement suffisante. Quand je pense à la rixe et aux malheurs qui sont advenus par la suite… »
« Vous m’en voyez sincèrement navré. Mon but, en arrivant, n’était pas de troubler l’ordre de la ville. »
« Alors quel était-il ? A Eksibor, nous avons toujours su respecter l’autorité, et garder notre place. Nous n’aimons pas les fauteurs de troubles. Apparemment il n’en est pas de même là d’où vous venez. Je donnerais cher pour connaître ce mystérieux endroit, d’ailleurs. Votre mutisme à ce sujet semble impressionner tout le monde à bord, mais ne vous fatiguez pas avec moi. Je finirai bien par savoir. »
« Je viens d’un endroit où l’on ne peut tolérer violence ni brutalité, notamment envers les personnes âgées. Ce Timour était une brute de s’en prendre à une vieille femme. Cela aurait pu être vous. Qu’auriez-vous fait ? »
Le visage d’Oumnia avait viré à l’écarlate sous l’effet de la moquerie implicite. Elle allait se mettre à crier, mais Arakiel avait surgi auprès d’elle comme par magie à ce moment-là.
« Tu devrais aller parler un peu à Ria, essayer de la distraire. Regarde, elle est assise là-bas, et doit être encore plongée dans ses pensées morbides à propos de ce pauvre Ashnor… »
Sans que rien ne puisse le laisser présager, la digne matrone était passée de la colère naissante aux larmes. Elle s’était mise à sangloter.
« Que veux-tu que je fasse pour cette pauvre petite ? Elle est désespérée d’avoir perdu son mari, et je le serais tout autant à sa place. Que faisons-nous depuis des jours sur ce maudit bateau qui n’arrive jamais nulle part ? Nous sommes en proie à la faim, au désespoir. Nous avons tout perdu ! Jamais nous n’aurions dû quitter la terre ferme. Ici je suis inutile, je ne peux utiliser mon yahven, tu le sais bien… A quoi bon lutter ? »
Sa voix, de l’hystérie, avait glissé vers le lugubre…
« Nous n’avons plus aucune intimité… j’en ai assez de devoir vivre côte à côte avec tous ces matelots va-nu-pieds, tous les autres covils, sans parler de ce jeune brigand insolent, surgi de nulle part… ! Quoi qu’il se passe, nous allons tous périr de faim, ou sombrer au fin fond de cet océan glacial… »
« Allons, cesse de te plaindre. Tu as encore ton mari, tes enfants auprès de toi. Ria a davantage de motifs de pleurer, et pourtant elle est moins bruyante que toi. Fais un effort, je t’ai connue bien plus combative autrefois. »
Oumnia s’essuya le visage avec un mouchoir tiré des profondeurs de son ample corsage, jeta un dernier regard haineux à Yaryl et se détourna pour se diriger vers Ria, assise, muette, près du gaillard d’avant. En chemin, elle croisa Doa, lui parla un peu avant de lui caresser la joue, la prendre par la main et aller s’asseoir auprès de la jeune femme. Un instant plus tard, elle conversait doucement avec elle.
Arakiel avait soupiré.
« Elle a un caractère impossible, pourtant ce n’est pas une mauvaise femme. »
Il regarda Yaryl.
« Il ne faut pas lui en vouloir »
Le jeune homme sourit. Il aimait bien Arakiel, sa générosité, son honnêteté et son altruisme. Il avait fait partie de ceux qui avaient le plus restreint leur quantité de nourriture pour en faire profiter les enfants, sans jamais se plaindre des privations, contrairement à son acariâtre épouse.
« Oh, ce n’est pas grave. Elle n’en peut plus, et nous sommes nombreux dans le même cas... Simplement elle a besoin de s’exprimer davantage que les autres... » répondit-il avec légèreté. L’agressivité d’Oumnia l’amusait plus qu’elle ne l’agaçait.
Il s’accouda au bastingage. Devant eux, ans la lumière de l’après midi, l’océan semblait changer de couleur, par instants. Le bleu miroitant était parfois strié de larges bandes de vert translucide. Les embruns éclataient contre la coque du navire. Ce jour-là, un vent puissant gonflait les voiles et faisait virevolter la cape d’Arakiel. La forte brise aurait pu emporter le chapeau de fourrure de Yaryl si celui-ci n’avait été un produit de la science atlante, fermement maintenu contre ses cheveux bruns bouclés.
« Puis-je vous poser une question indiscrète ? »
Arakiel eut un léger sourire désabusé qui fit ressortir de petites rides encore discrètes aux commissures de ses lèvres.
« Vous voulez savoir pourquoi j’ai épousé Oumnia en dépit de son caractère insupportable, je sais. Nombreux sont ceux qui se le demandent sans oser me questionner ouvertement. »
Yaryl se sentit submergé par une vague d’embarras.
« Non, ce n’est pas cela du tout. Tout à l’heure, elle a fait allusion à son yahven. En quoi consiste-t-il ? »
« Elle soigne les plantes, les fait pousser. Elle sait même les sauver de certaines maladies rares. »
Le notable fixait son épouse, de l’autre côté du pont. Elle était penchée vers Ria et semblait lui parler avec animation. Le vent, soufflant en sens contraire, empêchait de saisir ses paroles. Ria secouait tristement la tête, sans répondre.
« Notre jardin, à Eksibor, était le plus ravissant de la ville. Elle en était si fière. Elle aimait se lever tôt, le matin, caresser la rosée sur les pétales délicats, parler aux ziatites, aux collyxis, aux blinvalliers. Notre trayembar avait failli mourir lors d’un été de sécheresse. Elle avait passé une nuit entière couchée entre ses racines, à lui murmurer des mots mystérieux qu’elle seule connaît, souffler sur son écorce, caresser ses feuilles flétries... lui réinsuffler la vie, en somme. Elle y est parvenue, bien sûr. Dès le lendemain, l’arbre avait acquis en force et en vigueur. Cela l’avait épuisée, mais rendue si heureuse... Tout comme la fois où elle avait tendu la main vers une petite sourcaline en bouton qui s’était épanouie, avait fleuri dans sa paume. Elle était une toute jeune fille, presqu'une enfant, à l’époque. C’était ce jour-là que je l’ai vue pour la première fois. »
Arakiel souriait, le regard perdu dans ses souvenirs.
« Elle avait ri, cueilli la fleur, l'avait embrassée, et me l’avait tendue.. »
Il tourna les yeux vers Yaryl, et soupira.
« Elle n’est pleinement heureuse que dans ces moments-là, lorsqu’elle est en osmose avec les arbres et les plantes. Alors, forcément, sur ce bateau... »
Angel s’était approché d’eux, dans l’envol de son manteau sombre où s’engouffrait le vent.
« J’ai bien peur que l’humeur de votre épouse n’ait guère l’occasion de s’améliorer dans les jours à venir. Vous êtes les deux personnes avec qui je désirais m’entretenir sur le problème, justement. Nous allons être à court de vivres. »
Arakiel avait agité sa main patricienne en un geste fataliste.
« Eh bien, nous nous rationnerons un peu plus... »
« Il n’est même plus question de cela. Il ne reste qu’une demi-mesure de flouzym. De quoi assurer un repas pour les enfants ce soir, c’est tout. »
« Nous jeûnerons donc quelques jours, en attendant d’arriver à Argara. Il nous reste encore une semaine, disiez-vous hier ? »
« Une semaine au minimum. Mais il y a plus grave que la nourriture. Les réserves d’eau potable sont presque épuisées, elles aussi. »
« Ne serait-il possible de faire escale pour nous ravitailler quelque part ? »
« La seule escale possible sur notre route serait l’île volcanique de Kalamnos. Mais il vaut mieux ne pas y songer : c’est un bastion zylt, gouverné par le Nauthe Gvorath. Il est l’un des lieutenants chargés du convoyage des galéniers vers les mines de klieg de Blerdith. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, et je préfèrerais éviter de renouveler l’expérience... »
« Alors, que pouvons-nous faire ? »
Le médaillon de Yaryl, sous son pourpoint, brûlait contre son sein. Le jeune homme porta la main à sa poitrine. Il lui semblait sentir un deuxième cœur battre sous l’étoffe, et il ne fut presque pas étonné de sentir une sorte de pulsation, à travers elle, sous ses doigts. Il se rappela les paroles de son père, dans son rêve, quelques jours plus tôt. Où trouver de l’aide ?
« Moï na vil’haï »
En toi, sur toi, autour de toi.
Le médaillon pouvait fournir les vivres nécessaires à tous ces gens. Mais il lui faudrait trahir une partie de son secret.
La nuit où il s'était retrouvé seul face à Kedryn, et où ce dernier l'avait interrogé franchement, les yeux dans les yeux, il s'était détourné et avait regagné la cale, incapable de se livrer, malgré l'amitié qui le liait au jeune homme. Ce dernier n'avait plus jamais fait allusion à leur échange, et semblait ne lui en avoir tenu nulle rigueur.
Il dévisagea les deux hommes qui lui faisaient face, leurs joues creusées, leurs yeux fatigués, leurs fronts soucieux. Lui-même ne devait guère avoir meilleure allure. Sous sa main, à travers le tissu, il sentait aussi ses côtes saillantes. Il eut un regard pour les deux femmes assises un peu plus loin, pâles elles aussi. La petite Doa les avait quittées et s’éloignait clopin-clopant sur le pont, d’un pas morne. En chemin elle croisa Fandor, s’agenouilla, le prit par le cou et posa sa tête sur le flanc blanc du chien, pour ne plus bouger ensuite. Son geste trahissait tristesse et épuisement. Yaryl se retourna résolument vers Angel :
« Pourrais-je vous parler seul ? »
C’est ainsi que dans la resserre, devant le capitaine, sans discours aucun, il avait sorti son médaillon et prononcé quelques mots en langue atlante. En quelques minutes la brume qui avait jailli du bijou avait fait place à des caisses et des tonneaux. De quoi assurer leur subsistance pour les jours à venir.
A l’exception de Tchaïk qui était venu se percher sur l’épaule de Yaryl au moment où ils avaient pénétré dans la petite pièce étroite, les deux hommes étaient seuls. Arakiel était resté discrètement en retrait sur le pont.
Le médaillon était posé sur le sol. Angel se pencha pour l’examiner, jeta un regard interrogateur au jeune Atlante qui inclina légèrement la tête en signe d’acquiescement.
Sans mot dire, Angel ramassa l’objet, fit lentement glisser son pouce sur le contour doré, en forme de trèfle à quatre feuilles. Dans la semi-obscurité de la soupente, les éclats d’améthyste luisaient faiblement. Les yeux de Tchaïk brillaient eux aussi, fixés sur le bijou. Il s’était perché sur l’un des tonneaux et demeurait parfaitement immobile. Il avait même cessé le lent mouvement réflexe de ses courtes ailes cuivrées.
Angel retourna le médaillon, découvrant le symbole qui en ornait la seconde facette.

« Zoranou bèreveth » murmura-t-il. Ses traits étaient demeurés impassibles, mais son regard, à lui aussi, luisait à présent d’un étrange feu intérieur.
La langue employée était inconnue de Yaryl. Les R étaient légèrement roulés, les voyelles musicales. Mais le jeune homme avait compris l’un des deux mots.
« Oui c’est l’équation de Zoran » murmura-t-il à son tour, en baldorien.
Pendant quelques secondes d’éternité dans la petite resserre obscure, le temps sembla se figer autour des trois êtres. leurs yeux étaient fixés sur le symbole magique.
L’équation de Zoran avait été à l’origine de la grandeur de la civilisation atlante. Elle était basée sur un concept simple : ce qui n’existe pas existe. De l’essence universelle, la vie universelle, le médaillon pouvait tirer de la nourriture, des matériaux, et même de l’énergie. C’est ainsi que, des siècles auparavant, les hommes avaient pu éradiquer la famine, diminuer notablement convoitise et mauvais instincts, partir à la conquête de planètes auparavant inhabitables. Grâce à Zoran et au travail de générations entières d’Atlantes, l’équation, au départ théorique, avait pu déboucher sur des applications concrètes : production d’oxygène, de gaz rares, de carbone, de champs de force. Les principes du fonctionnement n’étaient pas à rechercher dans la mécanique, ni même dans la physique, mais se situaient à un niveau plus profond, celui de la mouvance des atomes et des molécules.
Les Zylts avaient bouleversé ces principes lors de leur invasion en lançant leurs rayons dorés dans l’atmosphère terrestre. Ils avaient bénéficié d’un incroyable concours de circonstances sans le savoir. En effet les rayons avaient pour but de brûler et tuer, mais, alors que ce n’était pas au départ le but des envahisseurs, ils avaient aussi entraîné un subtil décalage des ondes de ce que les Atlantes nommaient « l’énergie universelle ». Les machines basées sur principe de l’équation de Zoran ne pouvaient plus fonctionner. Après cela, la résistance avait été encore plus difficile, et la défaite des Terriens plus inéluctable. Mais l’arme avait été à double tranchant car les Zylts n’avaient pas pu, par la suite, s’approprier les innovations techniques des Atlantes vaincus, et les énormes progrès réalisés en peu de décennies avaient été ramenés à néant. La civilisation avait régressé d’autant.
Gorthim, le grand-père de Yaryl, et les autres savants réfugiés à Neldoreth au début de l’invasion des Zylts avaient, bien sûr, connu les ravages causés par les rayons dorés de l’ennemi, au déburt de la guerre. Mais Arkhyma, son épouse, avait mis à profit les ressources et le calme de la forteresse pour étudier un moyen de contrer les effets néfastes des armes des ennemis. Ce que les Atlantes en surface, anéantis par les raids aériens, l’urgence et la nécessité de se défendre à tout prix, n’avaient pu faire, elle l’avait réalisé. L’énergie universelle avait subi un vacillement infime, sans gravité réelle pour la vie en surface, mais définitif. Il fallait réajuster un léger paramètre de l’équation, l’orbite de deux électrons gravitant autour d’un noyau. Au cœur de Neldoreth, les appareils des réfugiés avaient continué à fonctionner, et auraient pu le faire à l’air libre, si on les avait extirpés de leur cachette. Le médaillon en était la preuve.
Debout dans le cœur du bateau, les deux hommes se jaugeaient en silence, conscients de toutes les implications du miracle que la science venait de réaliser sous leurs yeux. Yaryl fut le premier à parler.
« Quelle est la langue que vous avez employée pour désigner l’équation de Zoran ? »
« Tik tik... » fit Tchaïk. A présent il agitait furieusement ses ailes et sautillait sur place. « tik tiiiiik, tiktik... »
Yaryl le regarda d’un air intrigué, mais Angel eut un sourire entendu à l’adresse du dragon. Il tourna son regard vers le jeune homme, le dévisagea franchement.
« Je me doute bien que vous n’avez pas plus envie de dévoiler vos secrets que moi les miens... Cependant, je vais vous proposer un marché. Vous répondez à une seule question de ma part, et j’en ferai autant pour vous. Une seule. Acceptez-vous ?»
Yaryl hésita. Il avait confiance en Angel, qui était leur guide, et qu’ils considéraient tous implicitement comme leur chef, responsable des décisions, depuis le départ d’Ulwenn. Mais dévoiler ses propres origines, son passé, représentait un bouleversement trop grand, des révélations trop gigantesques, pour lesquelles il ne se sentait pas prêt, non plus que ses compagnons de voyage.
Cependant, que savait-il exactement sur ce que le maître à bord du Goldorin était capable de comprendre et d’admettre ? Il joua son va-tout.
« Oui, j’accepte. »
Il s’était préparé à être interrogé sur ses origines, aussi quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il entendit la question qui lui fut posée :
« Connaissez-vous les principes intimes du fonctionnement de ce médaillon ? »
Il hésita quelques secondes, puis sourit. La demande était très habile, car elle impliquait beaucoup de choses. Il ne pouvait pas prétendre avoir trouvé l’objet quelque part, ce qui aurait déjà été douteux, puisqu’il savait lui parler pour le faire fonctionner. Mais surtout, s’il admettait ses connaissances en la matière, il était évident qu’il ne pouvait être un simple Azylante plus intelligent ou talentueux que les autres. Toutefois, il se devait d’être honnête.
« Oui, je connais les principes physiques de l’équation de Zoran »
Il les avait étudiés, en compagnie de son père. Il aurait même été capable, à condition d’être dans le laboratoire de Neldoreth, de forger un objet possédant les mêmes possibilités.
Angel avait fermé les yeux. Les jointures de ses poignets étaient blanches alors qu’il crispait ses mains l’une contre l’autre. Il murmura un seul mot que Yaryl ne put distinguer. Tchaïk s’était tu mais ses ailes battaient encore, lentement. Ses prunelles rouges vif fixaient l’homme, avec intensité.
Gêné, Yaryl rompit le silence :
« Je ne peux vous en dire davantage. »
Angel s’était ressaisi. Il parla d'une voix égale :
« Mais je ne vous en demande pas plus. »
Il prit calmement une lente et profonde inspiration.
« Tout à l’heure, vous désiriez savoir en quelle langue je parlais. C’est du sélénite. »
Yaryl parut à son tour frappé par la foudre. Les implications de ce que l'homme venait de dire étaient, là encore, colossales. S’il existait une langue sélénite, cela signifiait que la Lune était toujours peuplée. Que peut-être la confrérie de Xandor n’était pas une légende. Mieux, cela signifiait également qu’ils disposaient aussi de contacts avec la Terre, puisqu’Angel connaissait leur langue. Il allait questionner plus avant, mais le regard légèrement moqueur du capitaine l’arrêta dans son élan. Il n’avait droit qu’à une seule question, et ne pouvait donc pousser davantage l’interrogatoire. C’était là le pacte.
Tchaïk parut tout à coup saisi de folie. Tout en lançant des « tik tik » excités, il s’envola et s’accrocha à la ceinture de Yaryl, près du fourreau de son épée, manquant de le déséquilibrer. Ses pattes griffues luttaient frénétiquement pour la détacher. Le jeune Atlante, ébahi, le regarda quelques secondes et était sur le point de le repousser, lorsqu’il comprit. Le dragon n’en avait pas après son arme, mais après sa ceinture. Et la seule chose qui pouvait l’intéresser était ce qui se dissimulait à l’intérieur. Les perles offertes par ses deux frères ? Non. Les griffes de Tchaïk extirpèrent un bout de papier long et jauni, manquant de le déchirer. Le jeune homme l’avait oublié, depuis plusieurs jours qu’il était là.
Le grimoire trouvé chez la vieille Droulia. Comment diable Tchaïk, qui n’était pas avec lui et Fandor cette nuit-là, pouvait-il bien savoir ? Le chien avait dû le lui raconter, lors d’un de leurs longs conciliabules nocturnes. Mais en quoi ce document pouvait-il bien être d’une utilité quelconque en ce moment précis ?
Le dragon tenait à présent le parchemin serré dans ses pattes antérieures. Il jeta un bref coup d’œil à Yaryl stupéfait, puis, sans attendre de permission, il le déplia d’un coup sec sur le sol. Un nuage de poussière s’éleva.
La faible lueur provenant de l’imposte n’était pas suffisante pour distinguer les détails sur le papier jauni. Yaryl était demeuré immobile, et n’avait pas prononcé un seul mot. Il savait depuis son enfance que les intuitions de son dragon n’étaient jamais irrationnelles. Il se souvenait que le document comportait une carte qui les avait aidés par la suite, mais aussi que lui-même et Fandor n’avaient su déchiffrer les caractères, à la fois fluides et bouclés, qui s’alignaient entre les dessins, au verso.
C'est alors qu'une idée fulgurante traversa l'esprit du jeune Atlante. Les dragons nains étaient originaires de la Lune. Tchaïk, depuis le début de la traversée, avait toujours semblé partager un lien spécial avec le capitaine. Peut-être cela était-il dû aux liens secrets qu'Angel entretenait avec les Sélénites ? Voilà pourquoi l'animal semblait décidé à lui faire confiance.
Angel avait allumé une bougie. Il jeta un regard interrogateur au jeune homme qui, s’agenouillant devant le document, lui fit signe de l’imiter.
« Oui, je comprends ce que Tchaïk essaie de me dire. Peut-être pourrez-vous nous aider, si ce grimoire est, comme nous l’avions supposé, rédigé en sélénite. Que signifient ces mots ? »
Les yeux bleu foncé d’Angel détaillaient avec attention les dessins. Les armes des Mithrim, tout en haut : un soleil et une lune reliés par deux éclairs noirs ; la cathédrale de Tilion, orgueilleusement perchée sur ses piliers, à gauche ; la mystérieuse fontaine à la rosace, au bas de la page.
Ses doigts glissèrent entre les lignes écrites.
« Il s’agit bien de caractères sélénites. »
« Pouvez-vous nous dire de quoi parle ce texte ? »
Le capitaine eut encore l’un de ses rares sourires pleins de mystère. La lueur vacillante de la bougie accusait les ombres et les méplats de son beau visage las, marqué par les privations des derniers jours. Il s’adossa à l’un des tonneaux d’eau, s’assit plus confortablement.
« Certainement. Je vais même vous le traduire intégralement, si cela peut vous rendre service. »
Yaryl et Tchaïk l'écoutaient, retenant leur souffle.
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01.08.2011
Le dernier des Atlantes (16) -Deuxième partie-
Yaryl s’éveilla en sursaut, le cœur battant, le corps couvert de sueur. Pendant un moment qui lui parut interminable, il fut complètement désorienté. Où était-il, qui était-il, et, surtout, quand était-il ? Son esprit, empli d’une confusion brumeuse, lui donnait l’impression irréelle de se trouver hors du monde, hors du temps.
Le contact rugueux des planches de la cale du Goldorin, sous la paume de ses mains, le ramena lentement à la réalité. Puis il perçut la sensation de roulis. L’océan. Un courant d’air frais provenant d’un sabord ouvert, à quelques mètres de lui, humecta ses lèvres d’un léger goût de sel. Les évènements des jours passés se remettaient en place à la surface de sa conscience, encore mêlés à des bouffées du songe qu’il venait de faire.
« Ne le laisse pas.... »
L’écho de la voix de son père semblait murmurer encore dans son esprit, mais il s’estompait au fur et à mesure que ralentissaient les battements de son cœur. Le jeune homme se souvenait précisément des détails de son rêve, toutefois.
Il était redevenu un petit garçon, en sécurité au cœur de l’abri que constituait Neldoreth. Mais il avait conservé le souvenir de tout se qui s’était passé depuis son voyage à la surface. Une bien curieuse impression de dédoublement. Il était lui-même, adulte, mais en même temps, pour l’enfant qu’il avait été autrefois, et qu’il était encore, dans son songe, ses émotions étaient plus instinctives et il avait moins d’emprise sur elles.
Il avait revécu l’une des innombrables soirées paisibles passées devant la cheminée de la salle centrale de la forteresse. Dans sa conception, de par son architecture, Neldoreth ressemblait énormément à un château médiéval, à un détail près : l’abri disposait de tout le confort et l’aisance technologique que pouvait dispenser la science atlante.
Yumehil était assis sur une ottomane de cuir sombre. Ses longues jambes bottées étendues vers l’âtre, il écoutait attentivement le récit de son fils sur l’asservissement dans lequel les Azylantes étaient maintenus par leurs ennemis. Yaryl, qui se tenait en tailleur à même le sol dallé, laissait les mots couler de sa bouche, tels un fleuve trop longtemps contenu. Il n’avait rejoint le monde de la Terre que quelques jours auparavant, et pourtant une éternité semblait s’être écoulée depuis lors. Tout en parlant, il caressait Fandor, jeune chiot endormi lové sur ses genoux.
« C’est donc ainsi que les choses se sont passées après l’arrivée des Zylts. L’arme dont parlait ton grand-père n’a pas été utilisée. Ils n’ont pas été anéantis. »
« Non, père, mais peut-être eût-il mieux valu qu’il en soit ainsi. Ils sont brutaux, arrogants, corrompus, et leur joug est terrible. Ils n’hésitent pas à tuer, torturer. »
« Tu en as pourtant réchappé. »
« Nous avons dû fuir sur l’océan, avec un petit groupe d’insurgés. Certains ont confiance en moi. Mais qui suis-je pour pouvoir prétendre aider tous ces gens ? »
« Rien d’autre que le dernier des Atlantes. Tu représentes en même temps bien peu, et déjà beaucoup. »
Yaryl eut un sourire amer.
« Un étranger sur une Terre dont je ne connais rien. J’avance tel un aveugle au cœur de la nuit. Où irons-nous ? Comment nous battre à armes égales ? En qui pouvons-nous avoir confiance ? »
« N’envisage qu’un seul problème à la fois. Ne te laisse pas submerger par le doute, la crainte, le découragement. Laisse les questions trouver par elles-mêmes leur ordre logique. »
« Mais à quoi bon, si je n’ai aucune chance de trouver les réponses ? »
« Elles viendront en leur temps. Tu n’es pas seul, d’autres t’aideront dans ta quête. »
« Les insurgés qui sont avec moi sur le bateau ? »
« Oui, certes. Ils sont nombreux. Chacun possède une parcelle du secret qui pourrait t’aider ; à toi de les rassembler. »
« Cela paraît bien difficile. Je les connais si peu. Même Kedryn et Krysta. Je les ai seulement rencontrés il y a quelques jours. Nous sommes proches, mais... »
« Il n’y a pas qu’eux. L’aide dont tu as besoin est aussi en toi, sur toi, autour de toi »
Yumehil avait fusionné les trois locutions comme le permettait la langue atlante : moïnavil’haï
« Partout, en somme. » L’enfant soupira.
Son père s’exprimait souvent par énigmes, et il avait pris l’habitude de laisser son fils se colleter seul avec elles, en l’aidant le moins possible, pour aiguiser l’acuité de son esprit. Dans sa jeunesse, Yaryl avait, par ce moyen, acquis une perception vive et aiguisée des choses, une capacité à envisager la réalité en un clin d’oeil. Mais cela avait nécessité de longues heures de cogitations et de réflexions.
Yumehil le considérait en souriant imperceptiblement.
« Fils, ce que je t’explique là est moins obscur qu’il n’y paraît. Une des preuves que tu n’es pas seul et ne le seras jamais, la voici : je suis auprès de toi en ce moment, alors que je ne devrais pas l’être. Cela ne te suffit-il pas ? »
C’était exact. L’impression de décalage s’accentuait. Mais l’enfant sentait qu’il ne devait pas trop réfléchir à ce paradoxe, de peur de briser le contact ténu et improbable avec son père, pourtant mort depuis des années. Le jeune homme qu’il était, quelque part ailleurs, de l’autre côté des brumes du sommeil, endormi sur un bateau voguant dans la nuit, se rapprochait. Résolument, Yaryl s’en détourna, se concentra à nouveau sur la scène de son rêve. Sa main, posée sur le dos chaud de Fandor, percevait les pulsations régulières du cœur de son chiot assoupi, abandonné avec confiance sur ses genoux. Son regard quitta celui de son père.
Devant eux, dans l’âtre de l’immense cheminée de quargrès ocre sombre, des flammes bleues dansaient, légères. Elles ne produisaient aucune chaleur. Neldoreth n’était pas affectée par les variations de température dus aux changements des saisons. Mais se retrouver le soir devant la mouvance du feu, ses lentes ondulations mystérieuses, avait un charme dont il ne se serait privé pour rien au monde. Ils étaient séparés de sa lueur par une mince paroi transparente qui ne pouvait se ternir ni se salir. Elle n’était jamais brûlante non plus. Yaryl déposa doucement Fandor sur le sol, sans le réveiller, et se releva pour appuyer son front contre ce verre mince, presque souple. Son père se redressa aussi et se tint près de lui, leurs yeux à tous deux plongés dans le flamboiement bleu qui ne s’éteignait jamais. C’était là un rituel qu’ils avaient pratiqué un nombre incalculable de fois, lors de leurs soirées solitaires au cœur de la forteresse. Une impression de plénitude et d’éternité se glissait en eux alors qu’ils contemplaient les flammes couleur cobalt, si différentes de celles que Yaryl avait pu voir depuis qu’il avait pénétré dans le monde extérieur. Le feu que faisait naître Krysta, par exemple, était d’un pourpre chaud, vivant et flamboyant. Le jeune Atlante avait de prime abord été décontenancé en le voyant, habitué qu’il avait été dans son enfance à associer cet élément avec une ondoyance azur, calme, apaisante, qui éclairait plutôt qu’elle ne brûlait.
« Aucune lâcheté dans l’âme
Aucune terreur dans ce monde en proie aux tourments
Je voue mon âme aux flammes... »
Il n’alla pas jusqu’à la fin de la devise des Mithrim .
« Et mes frères ? Sont-ils seulement encore vivants ? Si c’est le cas, où peuvent-ils être, sur cette Terre bouleversée ? Comment les rejoindre ?»
« Amb vil’haï. Non loin de toi, peut-être... »
Yaryl sursauta.
« Ils seraient parmi les insurgés, sur le bateau ? Mais... »
Ebahi, il tourna la tête vers Yumehil.
« Mais je les aurais forcément reconnus... »
Toutes les nombreuses questions qu’il s’apprêtait à poser moururent sur ses lèvres. A ses côtés, son père s’était mis à trembler violemment. Son front heurta même durement l’invisible surface les séparant du feu.
« Père, que se passe-t-il ? Père ? »
Yumehil s’était écroulé sur le sol. Fandor, réveillé en sursaut, se mit à pousser des gémissements apeurés.
« Yaryl... Il ne faut surtout pas... le laisser... »
« Qu’y a-t-il ? De qui parlez-vous ? »
Anxieux, il se pencha vers son père, qui agrippa convulsivement son poignet.
« Il ne faudra pas qu’il vienne ici... Ne le laisse pas s’approcher du... »
« Mais qui donc ?? »
« Le feu... sauve... empêche-le... »
Les yeux de Yumehil se révulsèrent, son étreinte se relâcha. En une seconde, les contours de son corps pâlirent, disparurent.
Les gémissements du chiot s’étaient tus. Lorsque l’enfant se redressa, effrayé, Fandor avait disparu à son tour, ainsi que tout ce que contenait la vaste salle circulaire. Les murs eux-mêmes se dissolvaient dans le néant. Seule subsistait devant son regard l’incandescence cobalt des flammes oscillant en leur lent ballet dans la cheminée. Il tendit la main vers elles, et se réveilla à bord du navire.
Ses yeux ouverts continuaient cependant à fixer la lumière bleue, accentuant son impression d’être en deux endroits en même temps. Etait-il encore à Neldoreth, devant l’âtre immense ? Il prit de profondes inspirations pour remettre un peu d’ordre dans ses idées. Son cœur battant se calmait peu à peu, alors que les brumes du songe s’estompaient. Seule persistait la lueur de la flamme. Il finit par comprendre que son rêve s’était bel et bien dissipé, en constatant que l’éclat en question, sur sa poitrine, provenait de son médaillon qui avait glissé hors du col de son pourpoint pendant son sommeil.
Le calme revenait dans son esprit, les battements de son cœur ralentissaient leur sarabande. Un peu étonné, il fit glisser son doigt sur le bijou. La lueur s’éteignit immédiatement.
Près de lui, Fandor sommeillait, couché en rond, le museau enfoui dans son pelage blanc. Yaryl éprouva une brusque bouffée de tendresse en se rappelant le contraste entre le jeune chiot du rêve et le bel animal adulte qu’il était devenu.
Les autres passagers étaient allongés ici et là dans cet entrepont qu’Angel avait essayé de rendre le moins incommode possible. Non loin de lui, Dalbia et Eladria endormies étaient blotties l’une contre l’autre en chien de fusil Quelques mètres plus loin, dans l’obscurité, on percevait les ronflements de Raburr.
Yaryl se releva silencieusement et, aussi souple et discret qu’une ombre, gravit l’escalier de bois menant à l’écoutille. La trappe d’accès au pont grinça à peine lorsqu’il la referma derrière lui.
Il fut surpris par la clarté des étoiles et la douceur de l’air extérieur. Le navire continuait sa progression lente et régulière vers l’ouest. La houle était calme. Dans le ciel nocturne, la lune diffusait une douce lueur laiteuse. Le frémissement scintillant de son reflet à la surface des vagues suffisait à éclairer le cœur de la nuit. Des quatre matelots qui, à la fin de la journée, s’étaient tenus à bâbord et à tribord, il n’en restait que deux, aussi immobiles et indifférents que des statues. Ils gardaient leur visage tourné dans la direction de progression et ne semblèrent même pas remarquer le jeune homme lorsque celui-ci s’avança vers le gaillard d’avant.
Personne ne tenait la barre ; Angel était absent, probablement occupé, comme les autres passagers, à prendre un peu de sommeil bien mérité, après les périls qu’il les avait aidés à surmonter. Une silhouette se détachait cependant dans la semi-pénombre nocturne. Pendant quelques secondes, Yaryl, intrigué, contempla le large dos de l’homme accoudé au bastingage, puis il le reconnut. C’était Kedryn. Ce dernier était torse nu, sans doute pour mieux profiter de la douceur de la nuit. A la lueur des étoiles, son corps paraissait encore plus impressionnant qu’en plein jour. D’épaisses gerbes de muscles gonflaient sous la peau ses épaules solides, et allaient s’élargissant jusqu’à la naissance des bras, pour modeler ses omoplates en un large V. Ses biceps saillaient au-dessus de ses avant-bras, larges et noueux, comme des troncs de jeunes arbres, et son torse bombé semblait aussi dur qu’un bouclier de bronze. Il gardait ses yeux sombres fixés sur la mer, dans une expression impénétrable. En entendant du bruit, il se retourna vivement, sur le qui-vive, avec une souplesse inattendue dans un corps aussi massif, bien que dépourvu de toute once de graisse. Il se détendit aussitôt lorsqu’il reconnut son ami.
« Insomnie ? Toi aussi ? »
« Bah, rien de grave. J’ai été réveillé par un mauvais rêve. J’avais besoin d’un peu d’air frais. Quelle heure peut-il bien être ? »
« Environ cuatril du quintem, pour autant que je puisse en juger d’après la position des starles. Le jour ne se lèvera pas avant une bonne heure.
Le jeune Atlante s’assit à même le sol. Il gardait les yeux fixés sur le scintillement argenté de la mer. Kedryn haussa les épaules.
« Après tout ce qui s’est passé hier, on ne pourrait reprocher à quiconque de faire des cauchemars. Baste ! Au moins maintenant sommes-nous débarrassés des Zylts, et pour quelque temps, j’espère. »
Il porta la main à sa tête, frotta ses épaisses boucles brunes et grimaça.
« A cause de ces chacals, j’ai conservé une sacrée bosse depuis ma chute lors de notre bagarre contre les gardes de Timour, à Ergal. Je m’étais fracturé le crâne. Je n’aurais pas survécu si ma grand-mère n’avait usé de son yahven pour me guérir. »
En écoutant les paroles de son ami, des questions laissées en suspens remontaient à l’esprit de Yaryl :
« Quand nous nous battions dans l’écurie, ils sont venus à bout de nous en déclenchant ce bruit épouvantable... »
« Oui, le sounor. Ils l’avaient aussi utilisé la veille lors de l’émeute, depuis leur héliporte. C’est une de ces armes traitresses, à leur image, qu’ils avaient jadis importées ici depuis leur planète. Les ondes vrillent les tympans, abrutissent le cerveau, jusqu’à l’inconscience. C’est sans danger physique, mais terriblement douloureux... et efficace. »
Le jeune Atlante poursuivait son idée :
« Pourquoi Timour et ses gardes n’ont-ils pas été affectés ? »
« Tous les Zylts et leurs acolytes sont immunisés. On leur implante dans l’oreille interne un... gommack, un appareil microscopique, si tu préfères, qui annihile la stridence des vibres. L’opération est simple et rapide. Cela leur est indispensable car le sounor est une arme qu’ils utilisent fréquemment pour nous mater. »
« Et leurs vibreurs ? »
« Leurs vibreurs aussi, bien sûr, mais ils n’en possèdent qu’en nombre limité, et cherchent à les économiser. Ils ne s’en servent qu’en cas d’urgence, comme lorsqu’ils ont tenté d’arrêter notre fuite. »
Yaryl saisit l’arme de Thumm qu’il avait gardée passée à sa ceinture et l’agita d’un air faussement songeur.
« L’un des Zylts était tellement triste de nous voir filer si vite, que sur la falaise, il m’a fait ce cadeau d’adieu, pour que je ne l’oublie pas. »
Kedryn demeura un instant interloqué, puis ses dents étincelèrent dans l’obscurité pendant qu’il étouffait un rire naissant.
« Tu as confisqué ça à un méchant galopin rouquin ? Ils auront une raison de plus pour nous maudire... Mais ils ne sont plus à cela près... »
« Veux-tu le garder ? Je ne saurais qu’en faire. Je possède déjà mon épée. »
« Je n’y tiens pas particulièrement non plus. Mais il pourrait nous servir, si nous étions attaqués de nouveau. De toute façon, il sera inutile une fois que sa charge en klieg sera épuisée. Je doute qu’Angel en ait en réserve à bord. »
« Le klieg, c’est ce minerai dont vous m’avez parlé, celui qui est extrait de mines dans des conditions épouvantables ? »
« Oui, en Blerdith. Un continent aride et désertique, au Sud. Ceux des nôtres qui y sont déportés ne survivent que peu de temps. Le klieg doit être extrait à mains nues pour conserver ses facultés vibratoires. Mais il provoque des brûlures, des maladies de peau, des cécités. Sans parler de la chaleur mortelle qui règne au cœur des mines. Et ceux qui essaient de se révolter son impitoyablement abattus. »
Kedryn était redevenu sombre. Il eut un rictus d’amertume.
« C’est ainsi que mon père est mort. Je ne l’ai même pas connu. Il était le fils unique de Bredda. C’est elle qui nous a élevés. »
Il y eut un lourd silence. Yaryl se demanda pendant quelques secondes ce qui était arrivé à la mère des deux jumeaux, mais, par discrétion, ne demanda rien. Il regardait l’arme. Elle comportait un curseur pour régler l’intensité du rayon, et un bouton pour le déclencher. Assez rudimentaire, en somme.
« Comment se fait-il qu’une civilisation suffisamment avancée pour voyager dans l’espace en soit encore à utiliser des épées et se déplacer à cheval ? »
Kedryn s’assit près de lui sur le pont.
« L’invasion d’il y a cinq siècles a été conduite par une flotte composée d’une dizaine de vaisseaux zylts seulement. Il s’agissait d’éclaireurs, de conquérants, de militaires, et l’expédition n’emmenait que quelques scientifiques. D’autre part, la science des Zylts était bien plus rudimentaire que celle des Atlantes de l’époque. Ils venaient de découvrir la possibilité du voyage intergalactique, certes, mais un peu dans l’urgence. Sur Zorak, leur monde d’origine, la vie, la culture étaient plutôt centrées sur la glorification des exploits guerriers, des rapports de force et de domination. Science et art étaient des domaines mineurs, peu développés sinon par quelques marginaux. Dans le cas de la science, ils ont su reconnaître toutefois son utilité, lorsque le besoin s’est fait sentir. Quoi qu’il en soit, après leur arrivée sur Terre, ils ont très peu progressé. Ils n’ont pu s’approprier les techniques des Atlantes, car ils en avaient annihilé les possibilités grâce à leurs rayons dorés. C’était une arme à double tranchant, qui les a aidés à gagner la guerre rouge, mais a aussi fait considérablement régresser les hommes sur Terre. »
Le jeune homme gardait les yeux fixés sur la Lune puissamment ronde.
« Des légendes racontent que quelque part, la science atlante a été préservée. Qu’un jour elle nous sera rendue... Peut-être que tout a été conservé là-haut... ou même ailleurs, dans quelque lieu secret de la Terre... »
Yaryl demeura muet. Ce lieu secret, il le connaissait si bien qu’il y était retourné, quelques minutes plus tôt, en songe
« Xandor, ce Roi juste et puissant dont nous rêvons tous depuis des décennies, pour reprendre le combat... il n’est peut-être qu’un mythe, pour ce que nous en savons... L’histoire est un peu devenue légende... Ce que nous avons appris autrefois, c’est que les Sélénites ont vu, en l’espace de quelques décennies, leur physiologie modifiée. Là-haut, l’air plus ténu, l’oxygène raréfié, la pesanteur moindre, ont fait que leurs alvéoles pulmonaires, et même leur système circulatoire, ont dû être modifiés pour s’adapter quotidiennement à des conditions naturelles particulières. Les premiers colons terriens ne restaient jamais sur la Lune plus de deux ou trois mois. Par la suite, isolés qu’ils étaient sur leur planète à cause de la présence des Zylts partout ailleurs, ils ont été obligés de s’adapter. La médecine a dû les y aider. Sûrement, même. Des mutations métaboliques ne peuvent apparaître sur des laps de temps si courts. Les Atlantes étaient capables de prouesses incroyables dans ce domaine. Ils avaient même doté certaines races animales du don de la parole, dit-on... Les loups, les volatiles, entre autres. Mais après la chute de Tilion et le massacre de l’armée des loups conduite par Aton le Noble, ces derniers se sont retirés dans les montagnes. Quant aux oiseaux, les Zylts ont su les convaincre que la boucherie dont ils avaient été eux-mêmes victimes était la conséquence d’une traîtrise des Atlantes. Aujourd’hui, nous devons nous méfier des éguelviers, des busines et des faucours, entre autres. Ils sont les yeux des Zylts, ils renseignent Sarkos et sa clique, sans cesse, sans trève. C’est aussi cela qui leur donne un avantage énorme sur nous. Cet espionnage permanent leur permet, en plus d’autres moyens, de nous maintenir dans l’asservissement. »
« D’autres moyens ? Quels sont-ils ? »
« Il y a leurs hypnoglyphes. Des cristaux de roche en provenance de leur planète. Ils permettent de canaliser un fort pouvoir de suggestion, pour ceux qui savent les utiliser de façon efficace. Et ils sont passés maîtres dans cet art-là. Ils en ont usé pour conquérir Tilion par la ruse. Et aussi par la fourberie, la corruption, la division, ils sont très forts pour entretenir les querelles et jalousies internes parmi les Azylantes. Nous autres sommes fiers, indépendants et désorganisés, et nos rares tentatives de résistance, de rébellion, sont toujours écrasées dans l’œuf. Ils savent utiliser nos faiblesses, et surtout celles de renégats comme Timour et Erchylla, achetés par des promesses, de l’argent et des honneurs. C’est ainsi que la cour de Sarkos maintient son emprise sur la planète. »
« Il est le fils de ce général Falarkos qui avait conduit l’invasion de la Terre, si je me souviens bien de ce que Krysta disait ? Mais cela se passait il y a plus de cinq siècles ? Quelle longévité ! »
Kedryn eut un sourire amer.
« C’est l’un des mystères qui l’entourent. Et aussi l’une des raisons de sa puissance. Les Zylts vivent en moyenne cinquante ans. Nous autres Azylantes pouvons quelquefois atteindre le double, en âge. Mais lui aura cette année quatre cent soixante deux ans, si nos calculs sont exacts. Il ne s’agit pas d’un yahven. Les Zylts en sont totalement dépourvus. Ce n’est pas non plus le résultat de leur médecine, trop rudimentaire. Il y a là un secret que peu de gens connaissent, même dans son entourage proche. Certains prétendent qu’il s’agit d’une sorcellerie, d’un pacte avec Bélialith. Mais je crois peu à ces racontars de vieilles peureuses. »
« Bélialith ? »
« L’incarnation du mal, des ténèbres. Bah, des histoires pour faire peur aux enfants. Je ne crois qu’en la vie, et la beauté. La noirceur n’a aucune force lorsque des cœurs purs s’unissent pour la braver.»
Ces paroles qui auraient pu paraître emphatiques et ridicules dans la bouche d’un jeune homme éveillèrent un écho dans le cœur de Yaryl. La philosophie des Atlantes, qui autrefois vénéraient la vie, avait trouvé des ramifications au sein de cette nouvelle race d’hommes, des siècles plus tard. Le profil droit et pur de Kedryn était grave, ses yeux sombres pleins d’une sagesse et d’une maturité qu’il n’avait sans doute pu acquérir qu’au prix de souffrances dans sa vie passée.
« Il y a plus grave que l’apparente immortalité de Sarkos. La désorganisation sur Terre, l’isolement et le mystère maintenus autour de la Lune. Il nous manque un chef qui puisse nous rassembler et nous conduire. »
« Que sont devenues les colonies de Mars et Vénus ? »
« Les Zylts les ont abandonnées. Elles n’étaient pas encore suffisamment développées pour leur être d’une quelconque utilité. Une fois les quelques bases atlantes détruites, ils ont laissé ces planètes à l’abandon, elles ont dû retourner à l’état sauvage. Du reste, la vie ne pouvait y grandir qu’avec l’aide de la science atlante, qui pouvait pourvoir l’oxygène et l’eau indispensables à la vie. »
Un vent léger passa sur les deux hommes, caressant leurs cheveux. Yaryl inspira profondément la brise nocturne. Elle n’était pas assez forte pour gonfler les voiles, cependant le bateau continuait à filer à bonne allure en direction de l’ouest. Les matelots se tenaient droits, plus haut sur le pont, les yeux fermés, immobiles. N’eût été leur station debout, on aurait pu les croire endormis. Le jeune Atlante se retourna vers Kedryn, mais ce dernier devança sa question.
« Leur yahven leur permet de parler aux Wuhln. Ce sont des créatures aquatiques amphibies, très douces, dotées d’une grande force. Elles nagent sous le bateau et l’entrainent. Tu les verras peut-être, si tu plonges. Elles ne remontent jamais en surface. Sans l’écran que constitue l’eau, elles craignent l’éclat de la lumière, même celle de la Lune. Elles se laissent très difficilement approcher, mais Angel fait partie des quelques rares êtres qui ont su établir un contact, une forme de confiance. Elles l’aident, parce qu’elles le veulent bien. On ne contraint jamais un Wuhln à faire ce qu’il ne désire pas. »
« Et ces matelots ? Quel est leur rôle ? »
« Ils chantent mentalement. Ils maintiennent l’osmose, ou si tu préfères, la communication, entre Angel et les Wuhln. Sans eux il serait pratiquement impossible au navire de conserver le même cap si longtemps. Ils disposent d’un yahven particulier ; C’est Teleryn qui m’a expliqué tout cela, car je ne connais pas ces hommes. Ils doivent venir d’Argara, eux aussi. »
Il y eut une pause.
« A l’exception des Zylts, nous disposons tous d’un yahven, qui nous confère des pouvoirs plus ou moins grands. Krysta et moi pouvons maitriser deux des quatre éléments. L’eau et le feu. Elle peut consumer ses adversaires, je sais retrouver des sources enfouies, les appeler. Même la pluie et la foudre nous obéissent, si nous sommes ensemble... »
Les yeux noirs de Kedryn plongèrent dans ceux de son ami, si soudainement que le jeune Atlante, pris de cours, faillit tressaillir.
« Toi aussi, tu maîtrises un troisième élément : l’air, le vent. Tu nous l’as prouvé cet après-midi, en nous aidant, lors de la tempête. Et pourtant, tu n’es pas un Azylante, tes mains en sont la preuve. J’ai cru un temps que tu étais originaire de la Lune, en partie à cause de ton dragon nain, mais maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus... »
Yaryl aurait voulu se détourner, mais la voix vibrante de Kedryn l’en empêchait.
« Yaryl, d’où viens-tu ? Pourquoi es-tu parmi nous ? Quel est ton secret ? »
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