27.10.2011

Dernières nouvelles du front

Un demi-trimestre qui s’achève un peu de bric, un peu de broc... Suite à une rentrée plus que catastrophique, on me traite, à droite et à gauche, comme un grand malade qu’il faut ménager... ça finit par être appréciable. Et je constate une fois de plus que l’être humain s’adapte à tout, pourvu qu’on lui en laisse le temps.

 

Dimanche dernier en compagnie de mes parents. Le temps froid, un ciel couvert, nous obligent à cocooner. J’ai toujours trouvé difficiles les repas où tout le monde parle à la fois, à tue-tête, de choses différentes. J’ai un cerveau binaire, qui ne peut se concentrer sur plus de deux sujets à la fois. A quatre convives, c’est parfait. Après le déjeuner, TiNours a tenu conversation avec son Beau-Papa ; moi avec ma Môman, dans des pièces différentes, logistique oblige. Lorsque le simple fait de passer d’une pièce à l’autre se met à ressembler à une épreuve olympique, la convivialité doit faire des concessions... Là aussi, l’être humain s’adapte à tout, y compris à la gestion de son espace vital.

 

La météo : ou c’est elle qui est très contrariante, ou c’est moi qui suis très râleur. On va dire que c’est les deux, torts partagés ! Depuis le 2 septembre, j’avais passé un mois et demi à dégouliner l’après-midi en compagnie des élèves, dans des salles de cours transformées en étuves, par température caniculaire. J’en arrivais à souhaiter l’arrivée du frais, et de l’humidité, du vrai automne, quoi ! Après s’être longuement fait désirer, il est effectivement arrivé, mais précisément le jour où moi je démarrais mes vacances. Il aurait pu venir, soit deux semaines plus tôt, soit deux semaines plus tard, non ?

 

Affreuse tempête lundi. Pas tellement par rapport à la quantité d’eau tombée, mais le vent violent a provoqué de sérieux dégâts. Rien de grave chez nous, sinon un jardin et une cour qui ressemblaient à un lendemain de rave-party, et une piscine remplie de feuilles de palmiers, fruits de néflier (Piergil, si tu avais été là on t’aurait volontiers laissé plonger pour aller les récupérer, rien que parce qu'on t'aime bien...), brindilles et autres cochonneries. J’ai passé une heure à nettoyer ça le lendemain.

 

J’ai également passé des heures, la semaine dernière et lundi en plus, à me démener pour organiser un stage en Angleterre pour deux élèves. Mon contact à Birmingham était une dame adorable qui elle aussi s’est coupée en 18 pour nous rendre service. Tout ça pour apprendre le lundi que les élèves ‘hésitaient encore à partir’ pour des raisons liées à l’incommodité du logement que nous leur avions trouvé (à une demi-heure de train du lieu de stage, sachant qu’il y a un train toutes les 20 minutes et que Rachel, la maître de stage anglaise, proposait de les faire démarrer le matin à 10H pour leur laisser le temps de se déplacer !!). J’ai eu un tout petit coup de sang sur ce plan-là, et j’ai un tout petit peu hurlé.... Bon, elles ont enfin, tout de même, décollé pour l'Angleterre hier après-midi... passez, muscade...

 

En ce début de vacances, j’ai eu l’occasion de réfléchir,  un peu plus, sur les rapports humains. Constater qu’en la matière, quoi que l’on fasse, on ne donne jamais autant que ce que les autres attendent de nous, et, très logiquement, on ne reçoit jamais autant d'eux que ce que l’on espère. Une sorte de fatalité inéluctable. Une fois qu’on l’a compris et admis, ce n’est pas si déprimant, en fin de compte. Il suffit de se forger une philosophie un peu fataliste et essayer, quoiqu’il advienne, de respecter en permanence quelques règles simples :

 

-s’interdire de déprimer lorsqu’on croit recevoir une claque (puisque de toute façon, dans la plupart des cas, les ‘autres’ l’ont donnée sans le faire exprès). Remettre tout en perspective, toujours.

 

-tirer des leçons de chaque expérience, appliquer l’ ‘axiome du miroir’ : « Ce que moi je lui reproche, il/elle n’a-t-il/elle pas eu, à un moment ou à un autre, des motifs de me le reprocher ? »

 

-essayer de faire mieux la fois suivante, tout en sachant que ce ne sera jamais considéré comme satisfaisant, mais que de toute façon ce n’est pas grave. Il n’y a jamais de bilan définitif, ni en bien ni en mal.

 

-savoir souffler par moments, se dire « Arrête de te faire du mal, ça ne sert à rien ». Savoir dire stop aux grandes eaux, aux grandes orgues intérieures, lorsqu’elles se déchaînent.

 

-œuvrer pour soi, aimer les autres.

 

Sur ce, il est temps, pour TiNours et moi, de filer, à notre tour, vers de plaisants lieux de villégiature.

 

A très bientôt, bises à vous tous.

 

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26.10.2011

Mea plagiat, mea plagiat, mea parva plagiat

 Lorsque Pilou et Alain étaient venus cet été, j’avais fait lire mes bafouilles atlantesques à Alain, qui, pour m’aider, me conseiller, possède deux atouts majeurs. Il est professeur de lettres et surtout, il est d’une patience et d’une gentillesse infinies. Ce second point étant d’ailleurs primordial, en ce qui me concerne. Lentement, studieusement, mettant de côté, par moments, j’en suis sûr, son ras-le-bol, il a parcouru les feuilles, annotant en marge, me faisant des suggestions, toujours judicieuses, souvent passionnantes, notamment lorsqu’il m’a proposé de modifier la devise des Mithrim pour en faire quelque chose qui sonne moins « enfantin ». J’ai conservé tout cela précieusement.

 

Toutefois, en arrivant au chapitre 12, et au passage où Timour examine le médaillon de Yaryl, et le signe dessiné dessus, je l’ai entendu éclater de rire. Alain, pas Timour. Je lui ai demandé ce qui l’amusait. Il me répond « Tu n’as pas honte de plagier ainsi Barjavel ??»

 

Ah... Oui.

 

C’est vrai...

 

Comme j’ai détaillé assez longuement la signification de ce symbole dans le chapitre 17, publié hier, il fallait bien que je m’en explique, c’est le but de cette note, aujourd’hui, avant qu’une bonne partie du web ne me tombe sur le dos en criant à l’excommunication.

 

Il n’a bien sûr jamais été dans mes intentions de plagier René Barjavel, qui est un auteur dont j’ai toujours raffolé. J’en veux pour preuve son « Enchanteur » dont j’ai mis de nombreux extraits dans mon blog. Simplement, je me disais que si l’équation de Zoran, dans le monde décrit dans ‘La Nuit des temps’, était une vérité physique, pourquoi ne pas l’utiliser aussi, comme référence, dans le monde de mes Atlantes ? Il ne s’agit pas d’un vol, mais d’un hommage. PPDA a déjà dû le dire avant moi. Sauf que moi, je prends les devants. L’idée est effectivement extraite de ce roman qui avait eu un grand succès en 1968 lors de sa publication. Le style, évidemment, mais aussi les thèmes abordés, chers à Barjavel (un couple de survivants ressuscitant longtemps après une catastrophe) avaient fait naître un engouement chez le public de l'époque, à tel point que certains même s’étaient fait tatouer l’équation de Zoran sur la peau.

 

En écrivant, je me rends compte qu’on pourrait également m’accuser de plagiat sur l’idée de départ, puisque Yaryl surgit lui aussi de sa forteresse quelques siècles après une guerre, qui, sans avoir tout détruit, a eu des conséquences incalculables. Mais, baste ! Qu’est-ce que vous voulez que je vous réponde, moi... Comment éviter, lorsqu’on essaie d’écrire, d’être influencé par ce que l’on a aimé, ce que l’on a lu ? Lorsque je vais au restaurant, si un plat m’enthousiasme, très souvent j’essaie d’en retrouver la recette sur internet pour la servir ensuite aux invités. Quelquefois, même, je l’améliore. Je ne prétends pas avoir cherché à améliorer Barjavel, loin de moi cette prétention. Disons que j’ai essayé de broder, pour m’amuser, sur une idée de départ qui me séduisait terriblement.

 

On peut même découvrir des plagiats là où il n’y en a aucun, en tout cas volontaire de ma part. Lorsque Yaryl, sous la torture, voit le visage de sa mère dans le reflet de son épée, Philippe a décelé là une allusion au 'Stabat Mater'... Et dire que je n’ai reçu aucune éducation religieuse ! Ce matin sur internet, un autre copain me faisait remarquer que Pierre Bouchet avait déjà écrit « Les derniers Atlantes » en 1958. Je n’avais de ma vie jamais entendu parler de Pierre Bouchet ni de son livre auparavant ! Comment éviter, en 2011, de poser involontairement ses pieds sur des plates-bandes qui ont déjà été bêchées et travaillées ? Je m’en excuse d’avance auprès de tous, mais, si l’on part par là, on pourrait aussi me dire que Sébastien, dans l’histoire imaginée par Cécile Aubry, possédait également un gros chien blanc ! On n’en finit plus...

 

Cependant, pour en revenir à Barjavel, et à La Nuit des temps, je tenais à donner ma version, ma vision des choses, et aussi profiter de l'occasion pour parler un peu de ce livre qui m’avait tant marqué lorsque je l’avais lu, en 1987, un jour où j’étais alité, avec une bonne grippe. C’était Bruno qui me l’avait conseillé... cher Bruno... Mais je m’égare...

 

Une expédition scientifique partie en Antarctique, regroupant des savants de toutes les nations du globe, détecte par hasard un signal provenant du fond de la terre. Ils creusent, creusent, et finissent par découvrir une sorte d’œuf, un abri, où, outre de nombreux instruments et machines, sont enfermés, congelés, endormis dans un état de conservation parfaite, un homme et une femme. Lentement, avec toutes les précautions qu’imposent leurs faibles connaissances scientifiques, ils parviennent à réanimer, tout d’abord, la jeune femme.

C’est ainsi qu’Eléa renaît, pour raconter aux hommes la Terre d’il y a neuf cent mille ans, et la guerre fratricide qui s’y déroula entre ses deux continents principaux, Gondawa, dont elle était issue, et Enisoraï. Elle fut arrachée à cette apocalypse par Coban, le plus grand savant de son époque, qui lui proposa de s’enfermer avec lui et dormir jusqu’à la fin de la nuit des temps, avec l'espoir de ressortir alors dans un monde viable, peut-être meilleur. Bien sûr, elle ne parle pas la même langue que les membres de l’expédition, mais une longue analyse des enregistrements vocaux contenus dans le refuge permet à un ordinateur, après de multiples et difficiles péripéties, de trouver la « clé » et d’utiliser un traducteur, pour que les savants puissent communiquer avec elle.

 

J’avais adoré ce livre, pas tellement pour le sujet de départ, somme toute assez conventionnel, mais pour tous les détails imaginés par Barjavel. Par exemple, l’idée qu’avant la guerre le globe terrestre n’était pas incliné de la même façon, et qu’Enisoraï couvrait les deux Amériques, formant un seul continent massif dont le ventre occupait la moitié de l’Atlantique nord. Le fait aussi qu’il existait deux langues pour les hommes et les femmes respectivement, mais qu’ils se comprenaient mutuellement sans jamais prononcer les mêmes mots. Et surtout, surtout, l’équation de Zoran, source magique de matière et de nourriture.

 

Lorsqu’Eléa veut se nourrir, elle utilise le « mange machine » qui lui fournit, à la demande,  des sphérules de couleurs qui l’aident à reprendre des forces. La seule idée d'absorber de l’herbe, ou des plantes, ou des animaux, la révulse. Or apparemment ce « mange machine » fonctionne sans aucune matière première.

 

« Dès qu’Eléa accepta de répondre aux questions, ils se bousculèrent pour savoir le quoi et le comment.

-Comment fonctionne la mange-machine ?

-Vous l’avez vu.

-Mais à l’intérieur ?

-A l’intérieur elle fabrique la nourriture.

-Mais elle la fabrique avec quoi ?

-Avec le tout.

-Le tout ? Qu’est-ce que c’est, le Tout ?

-Vous le savez bien... c’est ce qui vous a fabriqués vous aussi...

-Le Tout... le Tout... Il n’y a pas un autre nom pour le Tout ?

Eléa prononça trois mots.

Voix impersonnelle de la Traductrice :

« Les mots qui viennent d’être prononcés par le canal onze ne figurent pas dans le vocabulaire qui m’a été injecté. Cependant, par analogie, je crois pouvoir proposer la traduction approximative suivante : l’énergie universelle. Ou peut-être : l’essence universelle. Ou : la vie universelle. Mais ces deux dernières propositions me paraissent un peu abstraites. La première est sans doute la plus proche du sens original. Il faudrait, pour être juste, y inclure les deux autres. »

L’énergie !... La machine fabriquait de la matière à partir de l’énergie ! Ce n’était pas impossible à admettre, ni même à réaliser dans l’état actuel des connaissances scientifiques et de la technique. Mais il fallait mobiliser une quantité fabuleuse d’électricité pour obtenir quoi ? Une particule invisible, insaisissable, et qui disparaissait aussitôt apparue.

Alors que cette espèce de demi-melon, qui avait l’air d’un jouet d’enfant un peu ridicule, tirait avec la plus parfaite simplicité la nourriture du néant, autant qu’on lui en demandait.

Lebeau dut calmer l’impatience des savants, dont les questions se chevauchaient dans le cerveau de la Traductrice.

-Connaissez-vous le mécanisme de son fonctionnement ?

-Non. Coban sait.

-En connaissez-vous au moins le principe ?

-Son fonctionnement est basé sur l’équation universelle de Zoran...

Elle cherchait des yeux quelque chose pour mieux expliquer ce qu’elle voulait dire. Elle vit Hoover qui prenait des notes sur les marges d’un journal. Elle tendit la main. Hoover lui donna le journal et le bic. Léonova, vivement, remplaça le journal par un bloc de papier vierge.

De la main gauche, Eléa essaya d’écrire, de dessiner, de tracer quelque chose. Elle n’y parvenait pas. Elle s’énervait. Elle jeta le bic, demanda à l’infirmière :

-Donnez-moi votre... votre...

Elle imitait le geste qu’elle lui avait vu faire plusieurs fois, de se passer un bâton de rouge sur les lèvres. Etonnée, l’infirmière le lui donna.

Alors, d’un trait gras, aisé, Eléa dessina sur le papier un élément de spirale, que coupait une droite verticale et qui contenait deux traits brefs. Elle tendit le papier à Hoover.

 

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-Ceci est l’équation de Zoran. Elle se lit de deux façons. Elle se lit avec les mots de tout le monde et elle se lit en termes de mathématiques universelles.

-Pouvez-vous la lire ? demanda Léonova.

-Je peux la lire dans les mots de tout le monde. Elle se lit ainsi : « ce qui n’existe pas existe. »

-Et de l’autre façon ?

-Je ne sais pas. Coban sait. »

(René Barjavel ‘La Nuit des Temps’)

 

 

 

Ce qui me plaît le plus, dans ce passage, c’est l’idée que dans le monde d’Eléa, on ne puisse écrire qu’avec un crayon gras et épais. Je ne sais pas pourquoi, je trouve ce détail criant de vérité.

 

Donc, pour conclure, je remercie encore Barjavel pour cet emprunt que j’ai fait, sans demander de permission aucune.

 

Ou je lui demande pardon. C’est selon.

25.10.2011

Le dernier des Atlantes (17)

Pendant quelques dizaines de secondes, la resserre attenante aux appartements du maître du Goldorin avait été envahie d’une brume légère, couleur de nacre, estompant le contour des choses. A présent elle se dissipait rapidement. Yaryl et Angel, debout côte à côte, contemplaient la paroi qui leur faisait face. Le jeune homme avait prononcé quelques mots, et le médaillon avait fait son office. Des caisses, des tonneaux, des boîtes de toutes tailles s’empilaient à présent sur le sol, devant eux.

 

Angel cilla un peu, cependant sans se départir de son calme habituel. Il se pencha vers l’une des caisses, força sur son couvercle. Des victuailles apparurent. Des fruits secs. La suivante, après ouverture, se révéla remplie de poisson séché conservé dans du sel.

 

« Si nous continuons à nous rationner raisonnablement, nous pourrons tenir jusqu’à Argara avec ces nouvelles réserves. » dit-il d’un ton neutre.

 

Yaryl était embarrassé. Ils étaient sur l’océan depuis une semaine, et plusieurs fois, Gulv avait rappelé qu’ils allaient impérativement devoir trouver un point d’escale pour le ravitaillement, car les vivres qu’ils transportaient lors de leur départ étaient loin de suffire à la vingtaine de passagers du bateau. Les hommes avaient été soumis à un rationnement sévère. Les femmes et les enfants n’avaient pas trop souffert. Cependant, la veille au soir, les criailleries d’Oumnia avaient mis l’exaspération générale à son comble. Elle en avait assez de manger du biscuit salé, de boire de l’eau croupie. Quand donc parviendrait-on à destination ? Bien que les éléments aient été relativement calmes depuis le départ, elle était sans cesse en proie au mal de mer. Quelle idée de quitter ainsi Eksibor, où ils vivaient dans l’opulence ! Surtout, de façon si précipitée, en laissant tout, pour ainsi dire, derrière eux ! Elle sanglotait en se rappelant son magnifique service d’oronquyl, brisé, perdu à tout jamais, là-bas sur les falaises. Elle se plaignait continuellement de ses maux de tête, de ses maux de ventre, de son épuisement total, de ses misères internes, jusqu’à ce qu’Arakiel la prenne à part pour la raisonner fermement. Angel avait beau ne s’accorder que le strict minimum, à lui-même ainsi qu’à son équipage, les plaintes de la commère n’avaient jamais de fin. La situation ne pouvait durer, et la patience du capitaine était à bout.

 

Plus grave, l’exaspération liée à l’épuisement gagnait aussi les autres passagers. Maëdria ne cessait de vomir, déchirée entre le roulis des vagues et l’angoisse de voir son enfant naître dans de très mauvaises conditions. Elle avait passé plusieurs journées, livide, dans un état de déshydratation croissant. Lorsque sa santé était devenue par trop alarmante, Angel l’avait installée le plus confortablement possible dans sa cabine ainsi transformée en hôpital de fortune. Bredda était avec elle. Après être restée longtemps plongée dans une sorte de coma après le départ, la vieille femme s’était un peu remise, mais elle restait alitée. Krysta et Methyl faisaient de leur mieux pour soigner les deux malades, la femme âgée et la femme enceinte, avec les maigres moyens dont elles disposaient. De son côté, Ria, prostrée depuis l’annonce de la torture et la mort de son mari, à Ergal, était plongée la plupart du temps dans une sorte de mélancolie catatonique, et n’échangeait que de rares paroles avec les autres. Seule sa fille parvenait encore à lui arracher un pâle sourire.

 

Kedryn et les autres hommes s’interdisaient la moindre plainte. Ils avaient établi des tours de rôle pour l’aide à apporter aux matelots, car les Wuhln, ces mystérieuses créatures aquatiques, ne pouvaient être sans cesse mises à contribution, non plus que les marins qui maintenaient le contact avec elles, pour diriger le navire. Il fallait donc s’occuper des voiles, de la barre, du nettoyage, du maniement d’instruments divers, et les bras n’étaient jamais de trop. Mais leurs yeux enfoncés dans leurs orbites sombres, leurs dos voûtés, l’allure ralentie des uns et des autres, indiquaient bien qu’ils approchaient de l’épuisement.

 

Les enfants étaient demeurés sages et sereins. On avait soigneusement veillé à ce qu’eux souffrent le moins possible du manque de nourriture, et leurs jeux, ainsi que leurs conversations animées et leurs rires heureux, étaient semblables à une musique d’espoir et de bonheur au cours de cette traversée sur laquelle faim, faiblesse,  angoisse et maladie faisaient peser de bien tristes augures. Doa et Dalbia s’étaient prises d’affection pour Fandor qui se prêtait à leurs jeux et leurs fantaisies avec patience. Quant à Tchaïk, il avait rapidement dissipé les craintes que son apparence étrange aurait pu susciter chez les plus jeunes. Sa capacité à jouer des airs entraînants sur une flûte qu’avait emportée Eladria, les prouesses magiques dont il était capable, en apparaissant, disparaissant, en soufflant feu et vapeur, fascinaient tout le monde. Yaryl aimait se joindre à leur groupe pour les écouter rire, babiller, et également pour leur raconter des histoires. Lui aussi avait très vite suscité la sympathie du groupe des plus jeunes. Son amitié avec Kedryn avait tenu lieu de sésame chez les hommes. Après avoir tenté quelques questions sur l’endroit d’où il venait, Arakiel et Sagrenor, que leur maturité rendait un peu plus circonspects, n’avaient pas trop insisté. Le jeune Atlante était de toute façon un allié, il l’avait prouvé lors de leur fuite sur les falaises d’Ulwenn. Il paraissait donc tout naturel de tendre leurs efforts communs pour parvenir ensemble, dans de bonnes conditions, en Argara. Angel lui-même était inconnu de la plupart des covils avant le départ, or ils avaient tous accepté de remettre leur sort entre ses mains. On se préoccuperait plus tard des détails annexes sur les origines des uns et des autres.

 

Encore une fois, seule Oumnia s’était démarquée de l’ensemble. Elle ne s’était pas laissé intimider par les réponses évasives que Yaryl avait fournies à ses questions indiscrètes, et était demeurée à l’affut d’informations à ce sujet. Elle cherchait à attiser la curiosité des uns et des autres sur cela, et la veille, elle avait réussi à mettre le jeune homme dans l’embarras, en raison d’une remarque innocente d’Oron. L’enfant avait dit à Yaryl qu’il l’avait vu lorsqu’il était arrivé à Eksibor, pour la première fois, sur sa monture. Par un hasard malencontreux, il se trouvait que Vlanyr, le cheval bleu, appartenait à son oncle. Sa mère avait dressé l'oreille.

 

« Mon frère Tremor, le négociant, est porté disparu depuis plusieurs mois, et cet animal lui appartenait... » avait-elle commencé, perfidement. « C’était bien celui-ci, il n’y a aucun doute, les chevaux bleus sont relativement rares en Baldor en général, et à Eksibor en particulier. De plus, il a reconnu tout de suite mes enfants qui le montaient, quelquefois, lorsqu’ils se rendaient chez leur oncle. »

 

Le jeune Atlante avait été pris de cours. Expliquer qu’il avait trouvé le cheval dans la montagne, chez Droulia, et que cette dernière était probablement à l’origine de la disparition de l’homme, était également dangereux. Il eût été fort difficile de faire admettre que la vieille lui aurait offert l’animal de son plein gré, alors qu’elle-même vivait isolée, dans un état proche du dénuement. Et bien sûr, il ne pouvait raconter les circonstances de son décès sans se mettre dans une situation embarrassante. Il avait croisé le regard de Fandor, qui écoutait attentivement la conversation. Le chien se sentait encore coupable de la mort de Droulia, même s’il ne l’avait provoquée que de façon indirecte et involontaire, alors qu’il cherchait à défendre Yaryl, en toute légitimité. La sorcière avait cherché à le détrousser après l’avoir drogué.

 

Selon une habitude enracinée en lui depuis qu’il était sorti de Neldoreth, Yaryl avait tenté  d’esquiver la vérité sans mentir.

 

« J’avais trouvé ce cheval alors que j’errais dans les monts MannWeg. L’animal semblait perdu, tout comme nous l’étions. J’avoue avoir pensé trouver là une bonne opportunité pour gagner la ville plus facilement. Lui et moi avions immédiatement sympathisé, il ne me paraissait pas farouche.»

 

Oumnia avait posé sur lui un regard aigu.

 

« Pourquoi ne pas vous être préoccupé de rechercher son propriétaire ? Il aurait pu être désarçonné, blessé, quelque part dans la montagne. »

 

« Le cheval n’avait ni selle ni étriers. »

 

« Un cheval sauvage errant seul dans la montagne ? Cela ne vous a-t-il pas semblé curieux ? »

 

« Certes, mais j’étais pressé de gagner la ville. Bien sûr, si j’avais croisé un homme inconscient suite à une chute, c’eût été différent, mais rien de tel n’est arrivé. »

 

« Vous voyagiez donc seul, à pied ? »

 

« J’étais avec Fandor. »

 

Oumnia avait considéré l’animal avec mépris pendant quelques secondes.

 

« Ah oui, ce chien… Et votre dragon savant ? Vous escomptiez les exhiber tous deux aux fêtes du printemps ? Il est vrai que la couleur rare du cheval aurait assez bien complété la ménagerie, pour vous assurer un certain succès… »

 

Le ton sarcastique n’avait pas échappé à Yaryl, mais il s’était contenté d’esquisser un demi-sourire enjôleur.

 

« J’aurais été très heureux si moi-même et mes compagnons avions eu l’honneur de pouvoir amadouer une si respectable dame par quelques tours sur la grand-place… »

 

L’ironie était palpable. Les yeux de la femme s’étaient durcis.

 

« Votre numéro de bravache avec le Xanthe et le Nauthe fut une distraction amplement suffisante. Quand je pense à la rixe et aux malheurs qui sont advenus par la suite… »

 

« Vous m’en voyez sincèrement navré. Mon but, en arrivant, n’était pas de troubler l’ordre de la ville. »

 

« Alors quel était-il ? A Eksibor, nous avons toujours su respecter l’autorité, et garder notre place. Nous n’aimons pas les fauteurs de troubles. Apparemment il n’en est pas de même là d’où vous venez. Je donnerais cher pour connaître ce mystérieux endroit, d’ailleurs. Votre mutisme à ce sujet semble impressionner tout le monde à bord, mais ne vous fatiguez pas avec moi. Je finirai bien par savoir. »

 

« Je viens d’un endroit où l’on ne peut tolérer violence ni brutalité, notamment envers les personnes âgées. Ce Timour était une brute de s’en prendre à une vieille femme. Cela aurait pu être vous. Qu’auriez-vous fait ? »

 

Le visage d’Oumnia avait viré à l’écarlate sous l’effet de la moquerie implicite. Elle allait se mettre à crier, mais Arakiel avait surgi auprès d’elle comme par magie à ce moment-là.

 

« Tu devrais aller parler un peu à Ria, essayer de la distraire. Regarde, elle est assise là-bas, et doit être encore plongée dans ses pensées morbides à propos de ce pauvre Ashnor… »

 

Sans que rien ne puisse le laisser présager, la digne matrone était passée de la colère naissante aux larmes. Elle s’était mise à sangloter.

 

« Que veux-tu que je fasse pour cette pauvre petite ? Elle est désespérée d’avoir perdu son mari, et je le serais tout autant à sa place. Que faisons-nous depuis des jours sur ce maudit bateau qui n’arrive jamais nulle part ? Nous sommes en proie à la faim, au désespoir. Nous avons tout perdu ! Jamais nous n’aurions dû quitter la terre ferme. Ici je suis inutile, je ne peux utiliser mon yahven, tu le sais bien… A quoi bon lutter ? »

 

Sa voix, de l’hystérie, avait glissé vers le lugubre… 

 

« Nous n’avons plus aucune intimité… j’en ai assez de devoir vivre côte à côte avec tous ces matelots va-nu-pieds, tous les autres covils, sans parler de ce jeune brigand insolent, surgi de nulle part… ! Quoi qu’il se passe,  nous allons tous périr de faim, ou sombrer au fin fond de cet océan glacial… »

 

« Allons, cesse de te plaindre. Tu as encore ton mari, tes enfants auprès de toi. Ria a davantage de motifs de pleurer, et pourtant elle est moins bruyante que toi. Fais un effort, je t’ai connue bien plus combative autrefois. »

 

Oumnia s’essuya le visage avec un mouchoir tiré des profondeurs de son ample corsage, jeta un dernier regard haineux à Yaryl et se détourna pour se diriger vers Ria, assise, muette, près du gaillard d’avant. En chemin, elle croisa Doa, lui parla un peu avant de lui caresser la joue, la prendre par la main et aller s’asseoir auprès de la jeune femme. Un instant plus tard, elle conversait doucement avec elle.

 

Arakiel avait soupiré.

 

« Elle a un caractère impossible, pourtant ce n’est pas une mauvaise femme. »

 

Il regarda Yaryl.

 

« Il ne faut pas lui en vouloir »

 

Le jeune homme sourit. Il aimait bien Arakiel, sa générosité, son honnêteté et son altruisme. Il avait fait partie de ceux qui avaient le plus restreint leur quantité de nourriture pour en faire profiter les enfants, sans jamais se plaindre des privations,  contrairement à son acariâtre épouse.

 

« Oh, ce n’est pas grave. Elle n’en peut plus, et nous sommes nombreux dans le même cas... Simplement elle a besoin de s’exprimer davantage que les autres... » répondit-il avec légèreté. L’agressivité d’Oumnia l’amusait plus qu’elle ne l’agaçait.

 

Il s’accouda au bastingage. Devant eux, ans la lumière de l’après midi, l’océan semblait changer de couleur, par instants. Le bleu miroitant était parfois strié de larges bandes de vert translucide. Les embruns éclataient contre la coque du navire. Ce jour-là, un vent puissant gonflait les voiles et faisait virevolter la cape d’Arakiel. La forte brise aurait pu emporter le chapeau de fourrure de Yaryl si celui-ci n’avait été un produit de la science atlante, fermement maintenu contre ses cheveux bruns bouclés.

 

« Puis-je vous poser une question indiscrète ? »

 

Arakiel eut un léger sourire désabusé qui fit ressortir de petites rides encore discrètes aux commissures de ses lèvres.

 

« Vous voulez savoir pourquoi j’ai épousé Oumnia en dépit de son caractère insupportable, je sais. Nombreux sont ceux qui se le demandent sans oser me questionner ouvertement. »

 

Yaryl se sentit submergé par une vague d’embarras.

 

« Non, ce n’est pas cela du tout. Tout à l’heure, elle a fait allusion à son yahven. En quoi consiste-t-il ? »

 

« Elle soigne les plantes, les fait pousser. Elle sait même les sauver de certaines maladies rares. »

 

Le notable fixait son épouse, de l’autre côté du pont. Elle était penchée vers Ria et semblait lui parler avec animation. Le vent, soufflant en sens contraire, empêchait de saisir ses paroles. Ria secouait tristement la tête, sans répondre.

 

« Notre jardin, à Eksibor, était le plus ravissant de la ville. Elle en était si fière. Elle aimait se lever tôt, le matin, caresser la rosée sur les pétales délicats, parler aux ziatites, aux collyxis, aux blinvalliers. Notre trayembar avait failli mourir lors d’un été de sécheresse. Elle avait passé une nuit entière couchée entre ses racines, à lui murmurer des mots mystérieux qu’elle seule connaît, souffler sur son écorce, caresser ses feuilles flétries... lui réinsuffler la vie, en somme. Elle y est parvenue, bien sûr. Dès le lendemain, l’arbre avait acquis en force et en vigueur. Cela l’avait épuisée, mais rendue si heureuse... Tout comme la fois où elle avait tendu la main vers une petite sourcaline en bouton qui s’était épanouie, avait fleuri dans sa paume. Elle était une toute jeune fille, presqu'une enfant, à l’époque. C’était ce jour-là que je l’ai vue pour la première fois.  »

 

Arakiel souriait, le regard perdu dans ses souvenirs.

 

« Elle avait ri, cueilli la fleur, l'avait embrassée, et me l’avait tendue.. »

 

Il tourna les yeux vers Yaryl, et soupira.

 

« Elle n’est pleinement heureuse que dans ces moments-là, lorsqu’elle est en osmose avec les arbres et les plantes. Alors, forcément, sur ce bateau... »

 

Angel s’était approché d’eux, dans l’envol de son manteau sombre où s’engouffrait le vent.

 

« J’ai bien peur que l’humeur de votre épouse n’ait guère l’occasion de s’améliorer dans les jours à venir. Vous êtes les deux personnes avec qui je désirais m’entretenir sur le problème, justement. Nous allons être à court de vivres. »

 

Arakiel avait agité sa main patricienne en un geste fataliste.

 

« Eh bien, nous nous rationnerons un peu plus... »

 

« Il n’est même plus question de cela. Il ne reste qu’une demi-mesure de flouzym. De quoi assurer un repas pour les enfants ce soir, c’est tout. »

 

« Nous jeûnerons donc quelques jours, en attendant d’arriver à Argara. Il nous reste encore une semaine, disiez-vous hier ? »

 

« Une semaine au minimum. Mais il y a plus grave que la nourriture. Les réserves d’eau potable sont presque épuisées, elles aussi. »

 

« Ne serait-il possible de faire escale pour nous ravitailler quelque part ? »

 

« La seule escale possible sur notre route serait l’île volcanique de Kalamnos. Mais il vaut mieux ne pas y songer : c’est un bastion zylt, gouverné par le Nauthe Gvorath. Il est l’un des lieutenants chargés du convoyage des galéniers vers les mines de klieg de Blerdith. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, et je préfèrerais éviter de renouveler l’expérience... »

 

« Alors, que pouvons-nous faire ? »

 

Le médaillon de Yaryl, sous son pourpoint, brûlait contre son sein. Le jeune homme porta la main à sa poitrine. Il lui semblait sentir un deuxième cœur battre sous l’étoffe, et il ne fut presque pas étonné de sentir une sorte de pulsation, à travers elle, sous ses doigts. Il se rappela les paroles de son père, dans son rêve, quelques jours plus tôt. Où trouver de l’aide ?

 

« Moï na vil’haï »

 

En toi, sur toi, autour de toi.

 

Le médaillon pouvait fournir les vivres nécessaires à tous ces gens. Mais il lui faudrait trahir une partie de son secret.

 

La nuit où il s'était retrouvé seul face à Kedryn, et où ce dernier l'avait interrogé franchement, les yeux dans les yeux, il s'était détourné et avait regagné la cale, incapable de se livrer, malgré l'amitié qui le liait au jeune homme. Ce dernier n'avait plus jamais fait allusion à leur échange, et semblait ne lui en avoir tenu nulle rigueur.

 

Il dévisagea les deux hommes qui lui faisaient face, leurs joues creusées, leurs yeux fatigués, leurs fronts soucieux. Lui-même ne devait guère avoir meilleure allure. Sous sa main, à travers le tissu, il sentait aussi ses côtes saillantes. Il eut un regard pour les deux femmes assises un peu plus loin, pâles elles aussi. La petite Doa les avait quittées et s’éloignait clopin-clopant sur le pont, d’un pas morne. En chemin elle croisa Fandor, s’agenouilla, le prit par le cou et posa sa tête sur le flanc blanc du chien, pour ne plus bouger ensuite. Son geste trahissait tristesse et épuisement. Yaryl se retourna résolument vers Angel :

 

« Pourrais-je vous parler seul ? »

 

C’est ainsi que dans la resserre, devant le capitaine, sans discours aucun, il avait sorti son médaillon et prononcé quelques mots en langue atlante. En quelques minutes la brume qui avait jailli du bijou avait fait place à des caisses et des tonneaux. De quoi assurer leur subsistance pour les jours à venir.

 

A l’exception de Tchaïk qui était venu se percher sur l’épaule de Yaryl au moment où ils avaient pénétré dans la petite pièce étroite, les deux hommes étaient seuls. Arakiel était resté discrètement en retrait sur le pont.

 

Le médaillon était posé sur le sol. Angel se pencha pour l’examiner, jeta un regard interrogateur au jeune Atlante qui inclina légèrement la tête en signe d’acquiescement.

 

Sans mot dire, Angel ramassa l’objet, fit lentement glisser son pouce sur le contour doré, en forme de trèfle à quatre feuilles. Dans la semi-obscurité de la soupente, les éclats d’améthyste luisaient faiblement. Les yeux de Tchaïk brillaient eux aussi, fixés sur le bijou. Il s’était perché sur l’un des tonneaux et demeurait parfaitement immobile. Il avait même cessé le lent mouvement réflexe de ses courtes ailes cuivrées.

 

Angel retourna le médaillon, découvrant le symbole qui en ornait la seconde facette.

 

yaryl,atlantes

 

 

« Zoranou bèreveth » murmura-t-il. Ses traits étaient demeurés impassibles, mais son regard, à lui aussi, luisait à présent d’un étrange feu intérieur.

 

La langue employée était inconnue de Yaryl.  Les R étaient légèrement roulés, les voyelles musicales. Mais le jeune homme avait compris l’un des deux mots.

 

« Oui c’est l’équation de Zoran » murmura-t-il à son tour, en baldorien.

 

Pendant quelques secondes d’éternité dans la petite resserre obscure, le temps sembla se figer autour des trois êtres. leurs yeux étaient fixés sur le symbole magique.

 

L’équation de Zoran avait été à l’origine de la grandeur de la civilisation atlante. Elle était basée sur un concept simple : ce qui n’existe pas existe. De l’essence universelle, la vie universelle, le médaillon pouvait tirer de la nourriture, des matériaux, et même de l’énergie. C’est ainsi que, des siècles auparavant, les hommes avaient pu éradiquer la famine, diminuer notablement convoitise et mauvais instincts, partir à la conquête de planètes auparavant inhabitables. Grâce à Zoran et au travail de générations entières d’Atlantes, l’équation, au départ théorique, avait pu déboucher sur des applications concrètes : production d’oxygène, de gaz rares, de carbone, de champs de force. Les principes du fonctionnement n’étaient pas à rechercher dans la mécanique, ni même dans la physique, mais se situaient à un niveau plus profond, celui de la mouvance des atomes et des molécules.

 

Les Zylts avaient bouleversé ces principes lors de leur invasion en lançant leurs rayons dorés dans l’atmosphère terrestre. Ils avaient bénéficié d’un incroyable concours de circonstances sans le savoir.  En effet les rayons avaient pour but de brûler et tuer, mais, alors que ce n’était pas au départ le but des envahisseurs, ils avaient aussi entraîné un subtil décalage des ondes de ce que les Atlantes nommaient « l’énergie universelle ». Les machines basées sur principe de l’équation de Zoran ne pouvaient plus fonctionner. Après cela, la résistance avait été encore plus difficile, et la défaite des Terriens plus inéluctable. Mais l’arme avait été à double tranchant car les Zylts n’avaient pas pu, par la suite, s’approprier les innovations techniques des Atlantes vaincus, et les énormes progrès réalisés en peu de décennies avaient été ramenés à néant. La civilisation avait régressé d’autant.

 

Gorthim, le grand-père de Yaryl, et les autres savants réfugiés à Neldoreth au début de l’invasion des Zylts avaient, bien sûr, connu les ravages causés par les rayons dorés de l’ennemi, au déburt de la guerre. Mais Arkhyma, son épouse, avait mis à profit les ressources et le calme de la forteresse pour étudier un moyen de contrer les effets néfastes des armes des ennemis. Ce que les Atlantes en surface, anéantis par les raids aériens, l’urgence  et la nécessité de se défendre à tout prix, n’avaient pu faire, elle l’avait réalisé. L’énergie universelle avait subi un vacillement infime, sans gravité réelle pour la vie en surface, mais définitif. Il fallait réajuster un léger paramètre de l’équation, l’orbite de deux électrons gravitant autour d’un noyau. Au cœur de Neldoreth, les appareils des réfugiés avaient continué à fonctionner, et auraient pu le faire à l’air libre, si on les avait extirpés de leur cachette. Le médaillon en était la preuve.

 

Debout dans le cœur du bateau, les deux hommes se jaugeaient en silence, conscients de toutes les implications du miracle que la science venait de réaliser sous leurs yeux. Yaryl fut le premier à parler.

 

« Quelle est la langue que vous avez employée pour désigner l’équation de Zoran ? »

 

« Tik tik... » fit Tchaïk. A présent il agitait furieusement ses ailes et sautillait sur place. « tik tiiiiik, tiktik... »

 

Yaryl le regarda d’un air intrigué, mais Angel eut un sourire entendu à l’adresse du dragon. Il tourna son regard vers le jeune homme, le dévisagea franchement.

 

« Je me doute bien que vous n’avez pas plus envie de dévoiler vos secrets que moi les miens... Cependant, je vais vous proposer un marché. Vous répondez à une seule question de ma part, et j’en ferai autant pour vous. Une seule. Acceptez-vous ?»

 

Yaryl hésita. Il avait confiance en Angel, qui était leur guide, et qu’ils considéraient tous implicitement comme leur chef, responsable des décisions, depuis le départ d’Ulwenn. Mais dévoiler ses propres origines, son passé, représentait un bouleversement trop grand, des révélations trop gigantesques, pour lesquelles il ne se sentait pas prêt, non plus que ses compagnons de voyage.

 

 

Cependant, que savait-il exactement sur ce que le maître à bord du Goldorin était capable de comprendre et d’admettre ? Il joua son va-tout.

 

« Oui, j’accepte. »

 

Il s’était préparé à être interrogé sur ses origines, aussi quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il entendit la question qui lui fut posée :

 

« Connaissez-vous les principes intimes du fonctionnement de ce médaillon ? »

 

Il hésita quelques secondes, puis sourit. La demande était très habile, car elle impliquait beaucoup de choses. Il ne pouvait pas prétendre avoir trouvé l’objet quelque part, ce qui aurait déjà été douteux, puisqu’il savait lui parler pour le faire fonctionner. Mais surtout, s’il admettait ses connaissances en la matière, il était évident qu’il ne pouvait être un simple Azylante plus intelligent ou talentueux que les autres. Toutefois, il se devait d’être honnête.

 

« Oui, je connais les principes physiques de l’équation de Zoran »

 

Il les avait étudiés, en compagnie de son père. Il aurait même été capable, à condition d’être dans le laboratoire de Neldoreth, de forger un objet possédant les mêmes possibilités.

 

Angel avait fermé les yeux. Les jointures de ses poignets étaient blanches alors qu’il crispait ses mains l’une contre l’autre. Il murmura un seul mot que Yaryl ne put distinguer. Tchaïk s’était tu mais ses ailes battaient encore, lentement. Ses prunelles rouges vif fixaient l’homme, avec intensité.

 

Gêné, Yaryl rompit le silence :

 

« Je ne peux vous en dire davantage. »

 

Angel s’était ressaisi. Il parla d'une voix égale :

 

« Mais je ne vous en demande pas plus. »

 

Il prit calmement une lente et profonde inspiration.

 

« Tout à l’heure, vous désiriez savoir en quelle langue je parlais. C’est du sélénite. »

 

Yaryl parut à son tour frappé par la foudre. Les implications de ce que l'homme venait de dire étaient, là encore, colossales. S’il existait une langue sélénite, cela signifiait que la Lune était toujours peuplée. Que peut-être la confrérie de Xandor n’était pas une légende. Mieux, cela signifiait également qu’ils disposaient aussi de contacts avec la Terre, puisqu’Angel connaissait leur langue. Il allait questionner plus avant, mais le regard légèrement moqueur du capitaine l’arrêta dans son élan. Il n’avait droit qu’à une seule question, et ne pouvait donc pousser davantage l’interrogatoire. C’était là le pacte.

 

Tchaïk parut tout à coup saisi de folie. Tout en lançant des « tik tik » excités, il s’envola et s’accrocha à la ceinture de Yaryl, près du fourreau de son épée, manquant de le déséquilibrer. Ses pattes griffues luttaient frénétiquement pour la détacher. Le jeune Atlante, ébahi, le regarda quelques secondes et était sur le point de le repousser, lorsqu’il comprit. Le dragon n’en avait pas après son arme, mais après sa ceinture. Et la seule chose qui pouvait l’intéresser était ce qui se dissimulait à l’intérieur. Les perles offertes par ses deux frères ? Non. Les griffes de Tchaïk extirpèrent un bout de papier long et jauni, manquant de le déchirer. Le jeune homme l’avait oublié, depuis plusieurs jours qu’il était là.

 

Le grimoire trouvé chez la vieille Droulia. Comment diable Tchaïk, qui n’était pas avec lui et Fandor cette nuit-là, pouvait-il bien savoir ? Le chien avait dû le lui raconter, lors d’un de leurs longs conciliabules nocturnes. Mais en quoi ce document pouvait-il bien être d’une utilité quelconque en ce moment précis ?

 

Le dragon tenait à présent le parchemin serré dans ses pattes antérieures. Il jeta un bref coup d’œil à Yaryl stupéfait, puis, sans attendre de permission, il le déplia d’un coup sec sur le sol. Un nuage de poussière s’éleva.

 

La faible lueur provenant de l’imposte n’était pas suffisante pour distinguer les détails sur le papier jauni. Yaryl était demeuré immobile, et n’avait pas prononcé un seul mot. Il savait depuis son enfance que les intuitions de son dragon n’étaient jamais irrationnelles. Il se souvenait que le document comportait une carte qui les avait aidés par la suite, mais aussi que lui-même et Fandor n’avaient su déchiffrer les caractères, à la fois fluides et bouclés, qui s’alignaient entre les dessins, au verso.

 

C'est alors qu'une idée fulgurante traversa l'esprit du jeune Atlante. Les dragons nains étaient originaires de la Lune. Tchaïk, depuis le début de la traversée, avait toujours semblé partager un lien spécial avec le capitaine. Peut-être cela était-il dû aux liens secrets qu'Angel entretenait avec les Sélénites ? Voilà pourquoi l'animal semblait décidé à lui faire confiance.

 

Angel avait allumé une bougie. Il jeta un regard interrogateur au jeune homme qui, s’agenouillant devant le document, lui fit signe de l’imiter.

 

« Oui, je comprends ce que Tchaïk essaie de me dire. Peut-être pourrez-vous nous aider, si ce grimoire est, comme nous l’avions supposé, rédigé en sélénite. Que signifient  ces mots ? »

 

Les yeux bleu foncé d’Angel détaillaient avec attention les dessins. Les armes des Mithrim, tout en haut : un soleil et une lune reliés par deux éclairs noirs ; la cathédrale de Tilion, orgueilleusement perchée sur ses piliers, à gauche ; la mystérieuse fontaine à la rosace, au bas de la page.

 

Ses doigts glissèrent entre les lignes écrites.

 

« Il s’agit bien de caractères sélénites. »

 

« Pouvez-vous nous dire de quoi parle ce texte ? »

 

Le capitaine eut encore l’un de ses rares sourires pleins de mystère. La lueur vacillante de la bougie accusait les ombres et les méplats de son beau visage las, marqué par les privations des derniers jours. Il s’adossa à l’un des tonneaux d’eau, s’assit plus confortablement.

 

« Certainement. Je vais même vous le traduire intégralement, si cela peut vous rendre service. »

 

Yaryl et Tchaïk l'écoutaient, retenant leur souffle.

  

24.10.2011

Mettre de l'ordre dans ses souvenirs...

« Tante Julia est née un 20 février, et morte un 20 février, le jour de ses 77 ans. »

« Ah bon ? »

« C’est mon frère qui était venu me l’annoncer, je te tenais dans mes bras. »

« J’y étais ? »

« Oui, tu avais cinq semaines. Je me souviens que j’ai entendu ma belle-sœur dire à mon frère, en nous voyant : ‘Ne le lui dis pas !’ »

« Pourquoi ça ? »

« Parce que j’étais en train de te donner le sein, et qu’à l’époque on croyait dur comme fer à ce style de superstition... »

« Quelle superstition ? »

« Qu’une femme apprenant une mauvaise nouvelle pourrait avoir son lait qui tourne, ce qui aurait pu être mauvais pour son bébé. »

« Apparemment je n’ai pas eu de séquelles ! »

« Non, mais de toute façon quand j’ai entendu ma belle-sœur dire cela, j’ai compris. Je me suis mise à pleurer. »

« Eh bien, entre les larmes et le lait tourné, ça a été ma fête ce jour-là... Elle comptait beaucoup, pour toi, la Tante Julia ? »

« Enormément. Beaucoup plus que ma propre mère. Tu sais, c’est elle qui nous a élevés, tous les sept. »

« Et tu t’y attendais à la nouvelle de sa mort,  elle était malade ? »

« Oh, malade, oui, cela faisait des années qu’elle était malade... Mais elle m’aimait beaucoup. Elle ne t’a pas connu, mais elle a eu le temps d’apprendre que tu étais né... »

« Tu crois que ça lui a fait plaisir ?  Elle devait être un peu blasée, non ? Tu avais déjà eu trois autres enfants avant moi... Sans parler de tous mes cousins et cousines...»

« Je ne sais pas si ça lui à fait plaisir, à elle, mais moi j’ai râlé, tu sais ! Excuse-moi, mais la découverte de ma quatrième grossesse, à 37 ans, n’était pas franchement un heureux évènement pour moi ! »

« Oh, je te comprends, tu sais, ne t’en fais pas : j’ai passé l’âge de développer des névroses freudiennes pour avoir été désiré ou pas... »

« Margaux, la voisine, me consolait : ‘Ne vous en faites pas, moi j’ai eu mon dernier à 42 ans, alors vous savez, à 37, vous vous y ferez, vous êtes encore jeune !’ »

« Ben oui, et puis après, je me souviens très bien que Margaux et son mari, leur petit dernier, André, qui avait quatre ans de plus que moi, ils l’adoraient et le chouchoutaient. »

« Oui, il était très copain avec ton frère... »

... pause.....

« Au fait elle vit toujours, Margaux ? »

« Mais oui, sauf que depuis la mort de son mari, il y a une infirmière qui vient la voir tous les jours. »

« Et leur fille aux voisins, Claudine, la sœur aînée d’André, qu’est-ce qu’elle est devenue ? »

« Oh, c’était une peste, elle. Cela fait très longtemps que je ne l’ai plus vue rendre visite à sa mère, il a dû se passer quelque chose... »

« Tu crois ? »

« Oui, elle avait un caractère spécial, tu sais... Une fois, à l’hôpital d’Aix, elle a fait un scandale parce qu’on l’avait mise dans une chambre avec une dame arabe. »

« Hein ??? »

« Mais oui, c’était il y a longtemps, mais tout le monde en avait parlé... »

« Je ne me souvenais pas de ça. Elle a eu deux enfants, elle était mariée non ? »

« Oui, oui, à un mec corse, qui parlait très fort. On l’entendait d’ici quand il braillait. Il avait une voix de.... » pause...

« Ben une voix de quoi ? »

« Excuse-moi, hein, mais j’allais dire une voix de pédé... »

Eclat de rire...

« Mais oui va, je t’excuse... »

 

Légèreté.

 

Humour.

 

Dérision.

 

Ca fait du bien.

 

Car, au final, rien n’a d’importance.

 

Le chemin de la nuit rejoint celui du jour.

 

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19.10.2011

Des livres et des portes

 

En août, lorsque nous étions dans le Vaucluse, un dimanche, TiNours et moi sommes montés à Blauvac afin de nous renseigner sur les horaires d’un restaurant, hélas fermé le jour qui nous intéressait. En tournant les talons, déçus, nous nous sommes retrouvés face à la bibliothèque municipale, évidemment fermée, elle aussi, ce jour-là. Cependant, surprise, les employés avaient laissé devant l’entrée, une caisse de livres où l’on pouvait se servir.

 

Il s’agit en général des livres qui n’ont pas été empruntés depuis des années qu’ils traînent là, et qu'on met à la porte parce qu’on a besoin de place sur les étagères. Ce n’est pas forcément un gage de nullité, car il y a bien sûr un monde entre ce qui a du succès à l’achat, à la lecture, à l’emprunt, même, et les qualités d’un livre. Je me suis donc mis à farfouiller joyeusement dans la poussière. TiNours, indulgent, me laissait faire. Il connaît mes lubies, aussi bien que mes phobies ! J’ai donc récupéré une bonne vingtaine de livres divers, notamment les derniers volumes de la collection des Pardaillan, qui me manquaient (lecture de Michel Zevaco entamée quand j’avais 15 ans, autant dire avant-hier...), une autobiographie de Michel Cesbron, quelques livres de Christine Arnothy et Christiane Rochefort que je ne connaissais pas, et un bon paquet de romans de science-fiction glanés au hasard en fonction du résumé figurant au dos.

 

Je me connais : sur la totalité, je savais que la plupart de ces « portes » ne mèneraient à pas grand-chose, que je serais déçu, lassé ou énervé avant même d’en avoir lu le tiers. Mais peu importait, puisqu’il suffisait que l’une d’elles s’ouvre sur un monde magique. Ce fut le cas pour ‘Les fusils d’Avalon’ de Roger Zelazny, deuxième épisode d’un « cycle » comme je les aime, où le héros passe subitement sans avoir rien prémédité, de la vie ordinaire d’un Terrien de base à des dimensions parallèles où il est appelé à jouer un rôle important. Evidemment, il a fallu que je me procure très vite le tome 1, puis le 3, le 4 et le 5, dévorés dans la foulée. Il existait aussi une suite, une deuxième série narrant les aventures du fils du héros de la première, mais là le filon s’épuisait (ou mon appétit pour cette histoire, mais le résultat a été le même) et je me suis très vite ennuyé.

 

Peu importe : cette magie cachée dans les pages des livres, j’aime la rallumer dès qu’il m’en est donné l’occasion. Quelquefois le briquet ne fonctionne pas, ou le bois est trop humide pour prendre. Mais parfois, quelles flambées ! Je m’y réchauffe, je m’y pelotonne, je m’y abrite, j’oublie le reste. Lorsque c’est trop pénible au-dehors, il reste cette possibilité d’activer l’en-dedans. Mon goût pour les livres va bien au-delà de la simple histoire ou des personnages. Un peu comme si le roman était lui-même une personne, j’aime tout savoir sur lui : j’ai toujours le réflexe de regarder quand il a été publié pour la première fois (Que faisais-je, où étais-je, à ce moment-là ? Est-ce récent ou très ancien ? Est-ce que j’étais né ?). Avec internet et Wiki, c’est encore mieux. Je peux rechercher des détails sur l’auteur (est-il mort ou vivant... ?), des commentaires sur l’œuvre, des opinions d’autres lecteurs. Très souvent, cela débouche sur des surprises. Par exemple, on ne peut pas vraiment dire que Roger Zelazny soit une célébrité en France, même pour les aficionados du roman fantastique, et pourtant il avait passionné des millions de lecteurs avec justement son cycle des Princes d’Ambre. Ce n’est pas grand-chose, des millions de lecteurs, c’est vrai. Ca fait des millions de gens qui ont lu, et parlé, et écrit entre eux, ou seuls la plupart du temps. Ce n’est pas avec ça qu’on fait une révolution, ou qu’on redresse une économie, certes. Mais même morcelée individuellement, la force de... persuasion, disons, de l’auteur, m’émeut.

 

Je cite Zelazny, je pourrais parler d’autres auteurs. De ma caisse ramenée de Blauvac, j’ai aussi déterré ‘La moisson de Corlay’ de Richard Cowper, deuxième tome (encore ! décidément...) d’une trilogie intéressante. Encore une fois, des thèmes dont je raffole. En 3019, la terre est retournée à un modèle de société médiéval, après une période de catastrophes aux origines vagues. S’y affrontent les tenants de l’ancienne religion, intolérants et sclérosés, et les partisans d’un nouvel ordre, celui de l’Adolescent à l’Oiseau. C’est un peu embrouillé (surtout sans avoir lu le tome 1...), mais passionnant d’imaginer qu’un jour le Christianisme pourrait paraître dépassé, non pas à cause de la propagation lente d’un athéisme désabusé, mais de par la naissance d’une autre foi dont personne n’a encore entendu parler au XXI° siècle.

 

Dans ce livre-là, j’ai trouvé également deux ‘lucarnes’ qui me font sourire. Tout d’abord, un tampon de la bibliothèque municipale d’Annecy. Comment ce roman a-t-il pu ensuite atterrir à Blauvac ? Mystère. Ensuite, en guise de marque-page, une feuille blanche où quelqu’un a noté au feutre bleu, d’une grosse écriture pressée, les noms, adresses et numéros de téléphone de gens résidant sur Nice. Visiblement, ces notes ne datent pas d’hier car il s’agit de numéros à six chiffres ! Entre quelles mains ce roman, écrit en 1981, est-il passé ? Je l’ignore, mais en plus de son intrigue que j’ai appéciée, tout cela le nimbe d’une aura de poésie, un peu loufoque, que j’aime bien.

 

Tous ces mots qui grouillent, aussi bien imprimés que tracés, ne renferment pas que la poussière des étagères. Ils sont aussi le reflet de millions de cœurs qui ont battu un jour, en en tournant les pages. Des inconnus, éparpillés dans le temps et l’espace. J’aime cette idée d’avoir eu, fugacement, un tout petit contact avec eux, entre quelques chapitres, à travers quelques portes ouvertes sur du flou.

 

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17.10.2011

Rencontre avec une Star du Web

Dimanche 11h50, le téléphone sonne.

 

« Allo ? C’est toi ? »

« Ben oui c’est moi... »

« Alors tu es où ? Loin de chez nous ? »

« Une galère, je suis perdu... »

« Perdu, euh, où ça ? Tu es arrivé à Montpelliers-les-Orbes, tout de même ? »

« Ah ben je saurais même pas te dire ! »

« Euh ! Mais tu n’as pas un nom de rue ? »

« Ben si, je suis dans l’impasse Emile Zola »

« Mais c’est chez nous ça... il me fait marcher ce con ! Bon tu es devant notre portail ? »

(Petit rire) « Ben voui, je crois... »

« Bon ben attends, je viens t’ouvrir.. »

 

Honnêtement, en ouvrant la porte, je me disais « Quelle émotion... ! Le voile se lève sur un mystère qui dure depuis des années !!! Je vais enfin me retrouver face à face avec le grand, le mystérieux, l’inénarrable, l’ineffable Piergil ! »

 

Je me suis retrouvé devant lui, souriant, et moi dans mes petits souliers. Première constatation, c’est bien un homme, n’ayez plus de doutes, M’sieurs dames. Je l’ai flairé en lui faisant la bise, pour vérifier. Et les odeurs d’homme, je m’y connais. Oui oui, Piergil c’est bien un Monsieur. Ou en tout cas, ‘elle’ cache bien son jeu !

 

Mais je vous sens, très chers lecteurs, haletants, pantelants, pendus à mes lèvres, ou plutôt, à mes doigts qui s’agitent frénétiquement au-dessus de mon clavier... Plume bouffe son stylo, piaffant pour compléter son carnet de notes policières... Calyste, bougon, agite le pompon de son bonnet de nuit (ben oui, les blogs ça se lit avant d’aller dormir) : « Alors tu la craches ta pastille Valda ? » Cornus, mauvaise langue, reprend une lampée de mauvais Viognier bourguignon qui tache : « Poufff, quel cinéma, ce Lancelot... ». Fromfrom essaie de lui confisquer la bouteille, il l’écarte d’un geste. Tout le monde a les yeux rivés sur l’écran.

 

Alors, comme nous disions hier : grand ? petit ? brun ? blond ? chauve ? mince ? enrobé ?

 

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Ce qu’il faut bien savoir, c’est que je suis tenu au secret professionnel. Vous vous doutez bien que Piergil ne s’est pas donné la peine de dissimuler si longtemps son identité pour que je joue les paparazzi indiscrets.

 

Mais, je peux tout de même vous donner une liste de quelques détails, glanés (à grand peine ! car il reste discret, ce coquin !) au fil de la conversation, sur lui :

 

Piergil est du même signe zodiacal que moi

Il chausse du 38 (ou peut-être du 39 ?) : des petits petons en tout cas.

Il a plané toute une partie de sa vie.

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Il a fait un jour une rencontre brutale avec une servante de Dieu

 

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Cette rencontre a bouleversé sa vie.

Il sait faire le couscous (avis aux amateurs...)

Il n’a guère travaillé à l’école jusqu’en terminale, lorsqu’il a compris qu’il devait bosser un tout petit peu.

Il possède des mûriers platanes dans son jardin

Il habite un endroit considéré comme l’un des plus beaux de France

Il a un excellent appétit.

Il préfère se fier à son GPS plutôt qu’aux indications de direction que vous lui avez données au téléphone.

Il est quelquefois réveillé la nuit au téléphone par des anglais qui lui expliquent que leur femme est chaude...

Il est sujet au vertige lorsque ses pieds touchent le sol, mais pas lorsqu’ils sont en l’air.

Il s’habille chez ForMen (c’était écrit sur un sachet qu’il nous a laissé)

Si vous l’invitez chez vous pour un repas, vous pouvez être certain qu’il vous apportera à manger et à boire pour trois semaines en contrepartie, c’est un invité très... rentable !

 

Et puis, j’allais oublier l’essentiel : il est super-adorable.

 

En sa compagnie, nous avons passé une journée délicieuse. D’après la météo, au départ le ciel devait être gris, mais pour finir tout allait bien malgré quelques cumulus, et nous avons mangé sur la terrasse, malgré la brise un peu fraîche. J’allais oublier ce détail : il n’est pas frileux ! Moins que nous en tout cas !

 

J’espère que nous aurons l’occasion de l’accueillir encore d’autres fois, peut-être pour plus longtemps, qui sait ?

 

 

Pour terminer, je vous laisse, comme un gage d’authenticité, cette photo de lui. Ne l’écoutez pas s’il vous dit que c’était un autre, de toute façon nous avons conservé ses empreintes et son ADN !

 

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16.10.2011

A SCOOP !

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A la fin des années 70, quand je regardais des séries américaines, l’une de celles que j’aimais bien était 'Drôles de Dames' ('Charlie’s angels') où Farrah Fawcett faisait ses débuts. C’était, comme la plupart le savent, l’histoire de trois nanas détectives en Californie, qui enquêtent sur des affaires diverses. Elles avaient été réunies par Bosley, un sympathique patron rondouillard et débonnaire, travaillant lui-même pour le mystérieux Charlie en question. Les ingrédients plaisaient au public, à l’époque. Les détectives étaient à la mode (Kojak, Mike Hammer, Magnum) mais ça marchait encore mieux s’ils travaillaient en équipe (Starsky et Hutch). On aimait aussi les bimbos en maillot de bain (Dynasty, Dallas) mais toujours spirituelles, indépendantes, sportives et cascadeuses, une mode qu’avait lancée Mrs Peel une quinzaine d’années plus tôt dans ‘Chapeau melon et bottes de cuir’.

Les drôles de dames et Bosley oeuvraient tous les quatre pour l’énigmatique « Charlie », le chef « d’en haut » dont on entendait la voix au téléphone, mais qu’on ne voyait jamais, sauf quelquefois de dos, dans son fauteuil. Les filles n’avaient de contacts avec lui autres que téléphoniques, d’ailleurs. Une petite dose de mystère et d’humour dont chaque histoire était assaisonnée.

A la fin de  l’un des épisodes de la première saison, après avoir brillamment réussi une de leurs enquêtes, comme toujours, Kelly, Sabrina et Jill se retrouvent dans un restaurant pour épiloguer sur tout cela. Et au moment où elles demandent la note, le serveur leur dit « Pas la peine, mesdames, la note a déjà été payée par le monsieur qui était assis là-bas au fond de la salle, et qui vient de partir. Il m’a chargé de vous transmettre cela ‘Avec les compliments de Charlie’ ». Coup de théâtre. Et là, elles deviennent toutes les trois hystériques : « Comment était-il ??? » « Est-ce qu’il avait une barbe ? » « Est-ce qu’il était seul ? » « Quel âge avait-il environ ? » et bien sûr le serveur se met à bégayer, ne sait pas répondre précisément, et l’épisode s’achève ainsi.

 

Il y a des gens comme cela, dans la vraie vie, qui se manifestent, montrent le bout de leur nez, et puis disparaissent. On se demande, après ce premier contact, qui ils peuvent bien être. Et puis ils reviennent, laissent un commentaire, refont parler d’eux, et ensuite filent à nouveau, discrets comme des petites souris. On se dit « la prochaine fois je l’aurai ! », et la fois suivante on clique sur le lien qu’ils ont laissé, mais ça ne débouche pas sur le résumé de leur quotidien, sur des clichés de leurs vacances, ou une identité claire. On arrive sur des des photos-montages, des blagues, des extraits video, des chansons, ou sur YouTube, mais jamais, jamais, jamais sur une identité bien définie. Le flou, le mystère, peuvent avoir leur charme, c’est certain. Mais, en ce qui me concerne, permettez-moi de faire ma Drôle de Dame, c’est rageant, zut ! Je veux savoir, crotte de bique !! Vous avez bien compris de qui je parle depuis cinq minutes, bien sûr. Mais qui est Piergil, à la fin ??? Un farfadet coquin, un lutin malicieux, un blogueur sans blog, un être insaisissable, qui apparaît, disparaît, revient, vous laisse des semaines sans nouvelles  pour revenir vous pincer l’oreille par derrière et vous aiguiller vers ses dernières créations, des montages à hurler de rire, des messieurs à moitié nus, ou à moitié habillés, c’est selon, des puzzles où il aura collé votre tête, votre main, votre jambe, et la suite au prochain numéro ?

 

Non, moi, face à Piergil, j’ai toujours hésité entre le fou-rire et la frustration hystérique, et pour finir j’en étais resté aux fous-rires hystériques, mais ce n’est pas une vie, cela, enfin.

 

Vous ne trouvez pas ?

 

Encore une fois, d’aucuns me diront qu’à toujours vouloir voir, rencontrer, connaître, on risque déception, désillusion, déconvenue, déboires, dépit, désappointement, et des tas d’autres choses... Mais, Lancelot, il est têtu comme une mule, et quand il a une idée en tête, il ne l’a pas ailleurs. Lancelot voulait savoir qui se cachait derrière le mystérieux Piergil. Grand, petit ? Jeune, vieux ? Blond, brun ? Blanc, noir ? Et même : homme ou femme ? Qu’en savait-on, au final ??? Certes, il/elle avait semé derrière lui, tel le Petit Poucet, de nombreux indices, mais il/elle est tellement farceur/farceuse, comment savoir exactement si l’on avait vraiment affaire à qui on croyait avoir affaire, sachant qu’il/elle aimait faire son impalpable, son insaisissable, son intouchable, son immatériel ?

 

Moi je voulais savoir. Et ce soir, je peux vous l’annoncer. Scoop plus formidable que le résultat des primaires socialistes :

 

Piergil existe, je l’ai rencontré.

 

 

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09.10.2011

Subliminale



podcast


Pas de quoi en perdre la tête non plus.

:-)

06.10.2011

Résumé en images

 

Ce soir, je vous la fais courte, une fois n’est pas coutume.

   

Lancelot bien triste ces jours derniers

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TiNours parti à Paris pour d’assommantes réunions.

 

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Dans le TGV, à l’aller, il a rencontré Bernard Pivot

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Et au retour, un gros rhume.

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Reste plus qu’à le soigner !

 

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Il vous embrasse tous, de loin....

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03.10.2011

Une idée amusante

 

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C’est Dr. Caso qui l’a lancée, elle a été relayée par Val, chez qui je l’ai piquée.

S’il faut payer des droits d’auteur, qu’on me le fasse savoir.

 

Alors, si j’ai bien suivi, il s’agit d’illustrer par une photo quelque chose que l’on fait tous les jours.

J’ai réfléchi. Cette année, c’est facile en fin de compte. Il faut savoir que je suis chez moi tous les jours à midi pour y manger (et SVP ne me dites pas que j’ai de la chance, car c’est un avantage que je paie très, très cher par ailleurs.... je vous passe les détails...).

 

Donc, vers les midi, je suis seul, et après avoir mangé, je bois mon café, en écoutant la radio. Quoi, à la radio ? Les Grandes Gueules, sur RMC. Neuf fois sur dix, ils m’énervent, avec, pour certains, leur économie mondiale à tout crin. Il m’arrive de couper, si ce que j’entends est trop énorme en matière d’apologie du libéralisme.

 

Mais ! J’écoute, parce que, quels que soient les intervenants, j’adore entendre l’actualité commentée par plusieurs personnes de bords différents. Ca élargit l’horizon de la culture, et quelquefois ça contribue à être moins sectaire. Même, des fois, je prends des notes.

 

Et puis, un bon café fait passer beaucoup de choses.

 

Après, je suis en forme pour aller intervenir à mon tour dans le débat scolaire.

 

Mais je n’ai jamais demandé aux élèves s’ils avaient au préalable besoin d’expressos pour supporter.mes anglicismes à tout crin.

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