25.10.2011
Le dernier des Atlantes (17)
Pendant quelques dizaines de secondes, la resserre attenante aux appartements du maître du Goldorin avait été envahie d’une brume légère, couleur de nacre, estompant le contour des choses. A présent elle se dissipait rapidement. Yaryl et Angel, debout côte à côte, contemplaient la paroi qui leur faisait face. Le jeune homme avait prononcé quelques mots, et le médaillon avait fait son office. Des caisses, des tonneaux, des boîtes de toutes tailles s’empilaient à présent sur le sol, devant eux.
Angel cilla un peu, cependant sans se départir de son calme habituel. Il se pencha vers l’une des caisses, força sur son couvercle. Des victuailles apparurent. Des fruits secs. La suivante, après ouverture, se révéla remplie de poisson séché conservé dans du sel.
« Si nous continuons à nous rationner raisonnablement, nous pourrons tenir jusqu’à Argara avec ces nouvelles réserves. » dit-il d’un ton neutre.
Yaryl était embarrassé. Ils étaient sur l’océan depuis une semaine, et plusieurs fois, Gulv avait rappelé qu’ils allaient impérativement devoir trouver un point d’escale pour le ravitaillement, car les vivres qu’ils transportaient lors de leur départ étaient loin de suffire à la vingtaine de passagers du bateau. Les hommes avaient été soumis à un rationnement sévère. Les femmes et les enfants n’avaient pas trop souffert. Cependant, la veille au soir, les criailleries d’Oumnia avaient mis l’exaspération générale à son comble. Elle en avait assez de manger du biscuit salé, de boire de l’eau croupie. Quand donc parviendrait-on à destination ? Bien que les éléments aient été relativement calmes depuis le départ, elle était sans cesse en proie au mal de mer. Quelle idée de quitter ainsi Eksibor, où ils vivaient dans l’opulence ! Surtout, de façon si précipitée, en laissant tout, pour ainsi dire, derrière eux ! Elle sanglotait en se rappelant son magnifique service d’oronquyl, brisé, perdu à tout jamais, là-bas sur les falaises. Elle se plaignait continuellement de ses maux de tête, de ses maux de ventre, de son épuisement total, de ses misères internes, jusqu’à ce qu’Arakiel la prenne à part pour la raisonner fermement. Angel avait beau ne s’accorder que le strict minimum, à lui-même ainsi qu’à son équipage, les plaintes de la commère n’avaient jamais de fin. La situation ne pouvait durer, et la patience du capitaine était à bout.
Plus grave, l’exaspération liée à l’épuisement gagnait aussi les autres passagers. Maëdria ne cessait de vomir, déchirée entre le roulis des vagues et l’angoisse de voir son enfant naître dans de très mauvaises conditions. Elle avait passé plusieurs journées, livide, dans un état de déshydratation croissant. Lorsque sa santé était devenue par trop alarmante, Angel l’avait installée le plus confortablement possible dans sa cabine ainsi transformée en hôpital de fortune. Bredda était avec elle. Après être restée longtemps plongée dans une sorte de coma après le départ, la vieille femme s’était un peu remise, mais elle restait alitée. Krysta et Methyl faisaient de leur mieux pour soigner les deux malades, la femme âgée et la femme enceinte, avec les maigres moyens dont elles disposaient. De son côté, Ria, prostrée depuis l’annonce de la torture et la mort de son mari, à Ergal, était plongée la plupart du temps dans une sorte de mélancolie catatonique, et n’échangeait que de rares paroles avec les autres. Seule sa fille parvenait encore à lui arracher un pâle sourire.
Kedryn et les autres hommes s’interdisaient la moindre plainte. Ils avaient établi des tours de rôle pour l’aide à apporter aux matelots, car les Wuhln, ces mystérieuses créatures aquatiques, ne pouvaient être sans cesse mises à contribution, non plus que les marins qui maintenaient le contact avec elles, pour diriger le navire. Il fallait donc s’occuper des voiles, de la barre, du nettoyage, du maniement d’instruments divers, et les bras n’étaient jamais de trop. Mais leurs yeux enfoncés dans leurs orbites sombres, leurs dos voûtés, l’allure ralentie des uns et des autres, indiquaient bien qu’ils approchaient de l’épuisement.
Les enfants étaient demeurés sages et sereins. On avait soigneusement veillé à ce qu’eux souffrent le moins possible du manque de nourriture, et leurs jeux, ainsi que leurs conversations animées et leurs rires heureux, étaient semblables à une musique d’espoir et de bonheur au cours de cette traversée sur laquelle faim, faiblesse, angoisse et maladie faisaient peser de bien tristes augures. Doa et Dalbia s’étaient prises d’affection pour Fandor qui se prêtait à leurs jeux et leurs fantaisies avec patience. Quant à Tchaïk, il avait rapidement dissipé les craintes que son apparence étrange aurait pu susciter chez les plus jeunes. Sa capacité à jouer des airs entraînants sur une flûte qu’avait emportée Eladria, les prouesses magiques dont il était capable, en apparaissant, disparaissant, en soufflant feu et vapeur, fascinaient tout le monde. Yaryl aimait se joindre à leur groupe pour les écouter rire, babiller, et également pour leur raconter des histoires. Lui aussi avait très vite suscité la sympathie du groupe des plus jeunes. Son amitié avec Kedryn avait tenu lieu de sésame chez les hommes. Après avoir tenté quelques questions sur l’endroit d’où il venait, Arakiel et Sagrenor, que leur maturité rendait un peu plus circonspects, n’avaient pas trop insisté. Le jeune Atlante était de toute façon un allié, il l’avait prouvé lors de leur fuite sur les falaises d’Ulwenn. Il paraissait donc tout naturel de tendre leurs efforts communs pour parvenir ensemble, dans de bonnes conditions, en Argara. Angel lui-même était inconnu de la plupart des covils avant le départ, or ils avaient tous accepté de remettre leur sort entre ses mains. On se préoccuperait plus tard des détails annexes sur les origines des uns et des autres.
Encore une fois, seule Oumnia s’était démarquée de l’ensemble. Elle ne s’était pas laissé intimider par les réponses évasives que Yaryl avait fournies à ses questions indiscrètes, et était demeurée à l’affut d’informations à ce sujet. Elle cherchait à attiser la curiosité des uns et des autres sur cela, et la veille, elle avait réussi à mettre le jeune homme dans l’embarras, en raison d’une remarque innocente d’Oron. L’enfant avait dit à Yaryl qu’il l’avait vu lorsqu’il était arrivé à Eksibor, pour la première fois, sur sa monture. Par un hasard malencontreux, il se trouvait que Vlanyr, le cheval bleu, appartenait à son oncle. Sa mère avait dressé l'oreille.
« Mon frère Tremor, le négociant, est porté disparu depuis plusieurs mois, et cet animal lui appartenait... » avait-elle commencé, perfidement. « C’était bien celui-ci, il n’y a aucun doute, les chevaux bleus sont relativement rares en Baldor en général, et à Eksibor en particulier. De plus, il a reconnu tout de suite mes enfants qui le montaient, quelquefois, lorsqu’ils se rendaient chez leur oncle. »
Le jeune Atlante avait été pris de cours. Expliquer qu’il avait trouvé le cheval dans la montagne, chez Droulia, et que cette dernière était probablement à l’origine de la disparition de l’homme, était également dangereux. Il eût été fort difficile de faire admettre que la vieille lui aurait offert l’animal de son plein gré, alors qu’elle-même vivait isolée, dans un état proche du dénuement. Et bien sûr, il ne pouvait raconter les circonstances de son décès sans se mettre dans une situation embarrassante. Il avait croisé le regard de Fandor, qui écoutait attentivement la conversation. Le chien se sentait encore coupable de la mort de Droulia, même s’il ne l’avait provoquée que de façon indirecte et involontaire, alors qu’il cherchait à défendre Yaryl, en toute légitimité. La sorcière avait cherché à le détrousser après l’avoir drogué.
Selon une habitude enracinée en lui depuis qu’il était sorti de Neldoreth, Yaryl avait tenté d’esquiver la vérité sans mentir.
« J’avais trouvé ce cheval alors que j’errais dans les monts MannWeg. L’animal semblait perdu, tout comme nous l’étions. J’avoue avoir pensé trouver là une bonne opportunité pour gagner la ville plus facilement. Lui et moi avions immédiatement sympathisé, il ne me paraissait pas farouche.»
Oumnia avait posé sur lui un regard aigu.
« Pourquoi ne pas vous être préoccupé de rechercher son propriétaire ? Il aurait pu être désarçonné, blessé, quelque part dans la montagne. »
« Le cheval n’avait ni selle ni étriers. »
« Un cheval sauvage errant seul dans la montagne ? Cela ne vous a-t-il pas semblé curieux ? »
« Certes, mais j’étais pressé de gagner la ville. Bien sûr, si j’avais croisé un homme inconscient suite à une chute, c’eût été différent, mais rien de tel n’est arrivé. »
« Vous voyagiez donc seul, à pied ? »
« J’étais avec Fandor. »
Oumnia avait considéré l’animal avec mépris pendant quelques secondes.
« Ah oui, ce chien… Et votre dragon savant ? Vous escomptiez les exhiber tous deux aux fêtes du printemps ? Il est vrai que la couleur rare du cheval aurait assez bien complété la ménagerie, pour vous assurer un certain succès… »
Le ton sarcastique n’avait pas échappé à Yaryl, mais il s’était contenté d’esquisser un demi-sourire enjôleur.
« J’aurais été très heureux si moi-même et mes compagnons avions eu l’honneur de pouvoir amadouer une si respectable dame par quelques tours sur la grand-place… »
L’ironie était palpable. Les yeux de la femme s’étaient durcis.
« Votre numéro de bravache avec le Xanthe et le Nauthe fut une distraction amplement suffisante. Quand je pense à la rixe et aux malheurs qui sont advenus par la suite… »
« Vous m’en voyez sincèrement navré. Mon but, en arrivant, n’était pas de troubler l’ordre de la ville. »
« Alors quel était-il ? A Eksibor, nous avons toujours su respecter l’autorité, et garder notre place. Nous n’aimons pas les fauteurs de troubles. Apparemment il n’en est pas de même là d’où vous venez. Je donnerais cher pour connaître ce mystérieux endroit, d’ailleurs. Votre mutisme à ce sujet semble impressionner tout le monde à bord, mais ne vous fatiguez pas avec moi. Je finirai bien par savoir. »
« Je viens d’un endroit où l’on ne peut tolérer violence ni brutalité, notamment envers les personnes âgées. Ce Timour était une brute de s’en prendre à une vieille femme. Cela aurait pu être vous. Qu’auriez-vous fait ? »
Le visage d’Oumnia avait viré à l’écarlate sous l’effet de la moquerie implicite. Elle allait se mettre à crier, mais Arakiel avait surgi auprès d’elle comme par magie à ce moment-là.
« Tu devrais aller parler un peu à Ria, essayer de la distraire. Regarde, elle est assise là-bas, et doit être encore plongée dans ses pensées morbides à propos de ce pauvre Ashnor… »
Sans que rien ne puisse le laisser présager, la digne matrone était passée de la colère naissante aux larmes. Elle s’était mise à sangloter.
« Que veux-tu que je fasse pour cette pauvre petite ? Elle est désespérée d’avoir perdu son mari, et je le serais tout autant à sa place. Que faisons-nous depuis des jours sur ce maudit bateau qui n’arrive jamais nulle part ? Nous sommes en proie à la faim, au désespoir. Nous avons tout perdu ! Jamais nous n’aurions dû quitter la terre ferme. Ici je suis inutile, je ne peux utiliser mon yahven, tu le sais bien… A quoi bon lutter ? »
Sa voix, de l’hystérie, avait glissé vers le lugubre…
« Nous n’avons plus aucune intimité… j’en ai assez de devoir vivre côte à côte avec tous ces matelots va-nu-pieds, tous les autres covils, sans parler de ce jeune brigand insolent, surgi de nulle part… ! Quoi qu’il se passe, nous allons tous périr de faim, ou sombrer au fin fond de cet océan glacial… »
« Allons, cesse de te plaindre. Tu as encore ton mari, tes enfants auprès de toi. Ria a davantage de motifs de pleurer, et pourtant elle est moins bruyante que toi. Fais un effort, je t’ai connue bien plus combative autrefois. »
Oumnia s’essuya le visage avec un mouchoir tiré des profondeurs de son ample corsage, jeta un dernier regard haineux à Yaryl et se détourna pour se diriger vers Ria, assise, muette, près du gaillard d’avant. En chemin, elle croisa Doa, lui parla un peu avant de lui caresser la joue, la prendre par la main et aller s’asseoir auprès de la jeune femme. Un instant plus tard, elle conversait doucement avec elle.
Arakiel avait soupiré.
« Elle a un caractère impossible, pourtant ce n’est pas une mauvaise femme. »
Il regarda Yaryl.
« Il ne faut pas lui en vouloir »
Le jeune homme sourit. Il aimait bien Arakiel, sa générosité, son honnêteté et son altruisme. Il avait fait partie de ceux qui avaient le plus restreint leur quantité de nourriture pour en faire profiter les enfants, sans jamais se plaindre des privations, contrairement à son acariâtre épouse.
« Oh, ce n’est pas grave. Elle n’en peut plus, et nous sommes nombreux dans le même cas... Simplement elle a besoin de s’exprimer davantage que les autres... » répondit-il avec légèreté. L’agressivité d’Oumnia l’amusait plus qu’elle ne l’agaçait.
Il s’accouda au bastingage. Devant eux, ans la lumière de l’après midi, l’océan semblait changer de couleur, par instants. Le bleu miroitant était parfois strié de larges bandes de vert translucide. Les embruns éclataient contre la coque du navire. Ce jour-là, un vent puissant gonflait les voiles et faisait virevolter la cape d’Arakiel. La forte brise aurait pu emporter le chapeau de fourrure de Yaryl si celui-ci n’avait été un produit de la science atlante, fermement maintenu contre ses cheveux bruns bouclés.
« Puis-je vous poser une question indiscrète ? »
Arakiel eut un léger sourire désabusé qui fit ressortir de petites rides encore discrètes aux commissures de ses lèvres.
« Vous voulez savoir pourquoi j’ai épousé Oumnia en dépit de son caractère insupportable, je sais. Nombreux sont ceux qui se le demandent sans oser me questionner ouvertement. »
Yaryl se sentit submergé par une vague d’embarras.
« Non, ce n’est pas cela du tout. Tout à l’heure, elle a fait allusion à son yahven. En quoi consiste-t-il ? »
« Elle soigne les plantes, les fait pousser. Elle sait même les sauver de certaines maladies rares. »
Le notable fixait son épouse, de l’autre côté du pont. Elle était penchée vers Ria et semblait lui parler avec animation. Le vent, soufflant en sens contraire, empêchait de saisir ses paroles. Ria secouait tristement la tête, sans répondre.
« Notre jardin, à Eksibor, était le plus ravissant de la ville. Elle en était si fière. Elle aimait se lever tôt, le matin, caresser la rosée sur les pétales délicats, parler aux ziatites, aux collyxis, aux blinvalliers. Notre trayembar avait failli mourir lors d’un été de sécheresse. Elle avait passé une nuit entière couchée entre ses racines, à lui murmurer des mots mystérieux qu’elle seule connaît, souffler sur son écorce, caresser ses feuilles flétries... lui réinsuffler la vie, en somme. Elle y est parvenue, bien sûr. Dès le lendemain, l’arbre avait acquis en force et en vigueur. Cela l’avait épuisée, mais rendue si heureuse... Tout comme la fois où elle avait tendu la main vers une petite sourcaline en bouton qui s’était épanouie, avait fleuri dans sa paume. Elle était une toute jeune fille, presqu'une enfant, à l’époque. C’était ce jour-là que je l’ai vue pour la première fois. »
Arakiel souriait, le regard perdu dans ses souvenirs.
« Elle avait ri, cueilli la fleur, l'avait embrassée, et me l’avait tendue.. »
Il tourna les yeux vers Yaryl, et soupira.
« Elle n’est pleinement heureuse que dans ces moments-là, lorsqu’elle est en osmose avec les arbres et les plantes. Alors, forcément, sur ce bateau... »
Angel s’était approché d’eux, dans l’envol de son manteau sombre où s’engouffrait le vent.
« J’ai bien peur que l’humeur de votre épouse n’ait guère l’occasion de s’améliorer dans les jours à venir. Vous êtes les deux personnes avec qui je désirais m’entretenir sur le problème, justement. Nous allons être à court de vivres. »
Arakiel avait agité sa main patricienne en un geste fataliste.
« Eh bien, nous nous rationnerons un peu plus... »
« Il n’est même plus question de cela. Il ne reste qu’une demi-mesure de flouzym. De quoi assurer un repas pour les enfants ce soir, c’est tout. »
« Nous jeûnerons donc quelques jours, en attendant d’arriver à Argara. Il nous reste encore une semaine, disiez-vous hier ? »
« Une semaine au minimum. Mais il y a plus grave que la nourriture. Les réserves d’eau potable sont presque épuisées, elles aussi. »
« Ne serait-il possible de faire escale pour nous ravitailler quelque part ? »
« La seule escale possible sur notre route serait l’île volcanique de Kalamnos. Mais il vaut mieux ne pas y songer : c’est un bastion zylt, gouverné par le Nauthe Gvorath. Il est l’un des lieutenants chargés du convoyage des galéniers vers les mines de klieg de Blerdith. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, et je préfèrerais éviter de renouveler l’expérience... »
« Alors, que pouvons-nous faire ? »
Le médaillon de Yaryl, sous son pourpoint, brûlait contre son sein. Le jeune homme porta la main à sa poitrine. Il lui semblait sentir un deuxième cœur battre sous l’étoffe, et il ne fut presque pas étonné de sentir une sorte de pulsation, à travers elle, sous ses doigts. Il se rappela les paroles de son père, dans son rêve, quelques jours plus tôt. Où trouver de l’aide ?
« Moï na vil’haï »
En toi, sur toi, autour de toi.
Le médaillon pouvait fournir les vivres nécessaires à tous ces gens. Mais il lui faudrait trahir une partie de son secret.
La nuit où il s'était retrouvé seul face à Kedryn, et où ce dernier l'avait interrogé franchement, les yeux dans les yeux, il s'était détourné et avait regagné la cale, incapable de se livrer, malgré l'amitié qui le liait au jeune homme. Ce dernier n'avait plus jamais fait allusion à leur échange, et semblait ne lui en avoir tenu nulle rigueur.
Il dévisagea les deux hommes qui lui faisaient face, leurs joues creusées, leurs yeux fatigués, leurs fronts soucieux. Lui-même ne devait guère avoir meilleure allure. Sous sa main, à travers le tissu, il sentait aussi ses côtes saillantes. Il eut un regard pour les deux femmes assises un peu plus loin, pâles elles aussi. La petite Doa les avait quittées et s’éloignait clopin-clopant sur le pont, d’un pas morne. En chemin elle croisa Fandor, s’agenouilla, le prit par le cou et posa sa tête sur le flanc blanc du chien, pour ne plus bouger ensuite. Son geste trahissait tristesse et épuisement. Yaryl se retourna résolument vers Angel :
« Pourrais-je vous parler seul ? »
C’est ainsi que dans la resserre, devant le capitaine, sans discours aucun, il avait sorti son médaillon et prononcé quelques mots en langue atlante. En quelques minutes la brume qui avait jailli du bijou avait fait place à des caisses et des tonneaux. De quoi assurer leur subsistance pour les jours à venir.
A l’exception de Tchaïk qui était venu se percher sur l’épaule de Yaryl au moment où ils avaient pénétré dans la petite pièce étroite, les deux hommes étaient seuls. Arakiel était resté discrètement en retrait sur le pont.
Le médaillon était posé sur le sol. Angel se pencha pour l’examiner, jeta un regard interrogateur au jeune Atlante qui inclina légèrement la tête en signe d’acquiescement.
Sans mot dire, Angel ramassa l’objet, fit lentement glisser son pouce sur le contour doré, en forme de trèfle à quatre feuilles. Dans la semi-obscurité de la soupente, les éclats d’améthyste luisaient faiblement. Les yeux de Tchaïk brillaient eux aussi, fixés sur le bijou. Il s’était perché sur l’un des tonneaux et demeurait parfaitement immobile. Il avait même cessé le lent mouvement réflexe de ses courtes ailes cuivrées.
Angel retourna le médaillon, découvrant le symbole qui en ornait la seconde facette.

« Zoranou bèreveth » murmura-t-il. Ses traits étaient demeurés impassibles, mais son regard, à lui aussi, luisait à présent d’un étrange feu intérieur.
La langue employée était inconnue de Yaryl. Les R étaient légèrement roulés, les voyelles musicales. Mais le jeune homme avait compris l’un des deux mots.
« Oui c’est l’équation de Zoran » murmura-t-il à son tour, en baldorien.
Pendant quelques secondes d’éternité dans la petite resserre obscure, le temps sembla se figer autour des trois êtres. leurs yeux étaient fixés sur le symbole magique.
L’équation de Zoran avait été à l’origine de la grandeur de la civilisation atlante. Elle était basée sur un concept simple : ce qui n’existe pas existe. De l’essence universelle, la vie universelle, le médaillon pouvait tirer de la nourriture, des matériaux, et même de l’énergie. C’est ainsi que, des siècles auparavant, les hommes avaient pu éradiquer la famine, diminuer notablement convoitise et mauvais instincts, partir à la conquête de planètes auparavant inhabitables. Grâce à Zoran et au travail de générations entières d’Atlantes, l’équation, au départ théorique, avait pu déboucher sur des applications concrètes : production d’oxygène, de gaz rares, de carbone, de champs de force. Les principes du fonctionnement n’étaient pas à rechercher dans la mécanique, ni même dans la physique, mais se situaient à un niveau plus profond, celui de la mouvance des atomes et des molécules.
Les Zylts avaient bouleversé ces principes lors de leur invasion en lançant leurs rayons dorés dans l’atmosphère terrestre. Ils avaient bénéficié d’un incroyable concours de circonstances sans le savoir. En effet les rayons avaient pour but de brûler et tuer, mais, alors que ce n’était pas au départ le but des envahisseurs, ils avaient aussi entraîné un subtil décalage des ondes de ce que les Atlantes nommaient « l’énergie universelle ». Les machines basées sur principe de l’équation de Zoran ne pouvaient plus fonctionner. Après cela, la résistance avait été encore plus difficile, et la défaite des Terriens plus inéluctable. Mais l’arme avait été à double tranchant car les Zylts n’avaient pas pu, par la suite, s’approprier les innovations techniques des Atlantes vaincus, et les énormes progrès réalisés en peu de décennies avaient été ramenés à néant. La civilisation avait régressé d’autant.
Gorthim, le grand-père de Yaryl, et les autres savants réfugiés à Neldoreth au début de l’invasion des Zylts avaient, bien sûr, connu les ravages causés par les rayons dorés de l’ennemi, au déburt de la guerre. Mais Arkhyma, son épouse, avait mis à profit les ressources et le calme de la forteresse pour étudier un moyen de contrer les effets néfastes des armes des ennemis. Ce que les Atlantes en surface, anéantis par les raids aériens, l’urgence et la nécessité de se défendre à tout prix, n’avaient pu faire, elle l’avait réalisé. L’énergie universelle avait subi un vacillement infime, sans gravité réelle pour la vie en surface, mais définitif. Il fallait réajuster un léger paramètre de l’équation, l’orbite de deux électrons gravitant autour d’un noyau. Au cœur de Neldoreth, les appareils des réfugiés avaient continué à fonctionner, et auraient pu le faire à l’air libre, si on les avait extirpés de leur cachette. Le médaillon en était la preuve.
Debout dans le cœur du bateau, les deux hommes se jaugeaient en silence, conscients de toutes les implications du miracle que la science venait de réaliser sous leurs yeux. Yaryl fut le premier à parler.
« Quelle est la langue que vous avez employée pour désigner l’équation de Zoran ? »
« Tik tik... » fit Tchaïk. A présent il agitait furieusement ses ailes et sautillait sur place. « tik tiiiiik, tiktik... »
Yaryl le regarda d’un air intrigué, mais Angel eut un sourire entendu à l’adresse du dragon. Il tourna son regard vers le jeune homme, le dévisagea franchement.
« Je me doute bien que vous n’avez pas plus envie de dévoiler vos secrets que moi les miens... Cependant, je vais vous proposer un marché. Vous répondez à une seule question de ma part, et j’en ferai autant pour vous. Une seule. Acceptez-vous ?»
Yaryl hésita. Il avait confiance en Angel, qui était leur guide, et qu’ils considéraient tous implicitement comme leur chef, responsable des décisions, depuis le départ d’Ulwenn. Mais dévoiler ses propres origines, son passé, représentait un bouleversement trop grand, des révélations trop gigantesques, pour lesquelles il ne se sentait pas prêt, non plus que ses compagnons de voyage.
Cependant, que savait-il exactement sur ce que le maître à bord du Goldorin était capable de comprendre et d’admettre ? Il joua son va-tout.
« Oui, j’accepte. »
Il s’était préparé à être interrogé sur ses origines, aussi quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il entendit la question qui lui fut posée :
« Connaissez-vous les principes intimes du fonctionnement de ce médaillon ? »
Il hésita quelques secondes, puis sourit. La demande était très habile, car elle impliquait beaucoup de choses. Il ne pouvait pas prétendre avoir trouvé l’objet quelque part, ce qui aurait déjà été douteux, puisqu’il savait lui parler pour le faire fonctionner. Mais surtout, s’il admettait ses connaissances en la matière, il était évident qu’il ne pouvait être un simple Azylante plus intelligent ou talentueux que les autres. Toutefois, il se devait d’être honnête.
« Oui, je connais les principes physiques de l’équation de Zoran »
Il les avait étudiés, en compagnie de son père. Il aurait même été capable, à condition d’être dans le laboratoire de Neldoreth, de forger un objet possédant les mêmes possibilités.
Angel avait fermé les yeux. Les jointures de ses poignets étaient blanches alors qu’il crispait ses mains l’une contre l’autre. Il murmura un seul mot que Yaryl ne put distinguer. Tchaïk s’était tu mais ses ailes battaient encore, lentement. Ses prunelles rouges vif fixaient l’homme, avec intensité.
Gêné, Yaryl rompit le silence :
« Je ne peux vous en dire davantage. »
Angel s’était ressaisi. Il parla d'une voix égale :
« Mais je ne vous en demande pas plus. »
Il prit calmement une lente et profonde inspiration.
« Tout à l’heure, vous désiriez savoir en quelle langue je parlais. C’est du sélénite. »
Yaryl parut à son tour frappé par la foudre. Les implications de ce que l'homme venait de dire étaient, là encore, colossales. S’il existait une langue sélénite, cela signifiait que la Lune était toujours peuplée. Que peut-être la confrérie de Xandor n’était pas une légende. Mieux, cela signifiait également qu’ils disposaient aussi de contacts avec la Terre, puisqu’Angel connaissait leur langue. Il allait questionner plus avant, mais le regard légèrement moqueur du capitaine l’arrêta dans son élan. Il n’avait droit qu’à une seule question, et ne pouvait donc pousser davantage l’interrogatoire. C’était là le pacte.
Tchaïk parut tout à coup saisi de folie. Tout en lançant des « tik tik » excités, il s’envola et s’accrocha à la ceinture de Yaryl, près du fourreau de son épée, manquant de le déséquilibrer. Ses pattes griffues luttaient frénétiquement pour la détacher. Le jeune Atlante, ébahi, le regarda quelques secondes et était sur le point de le repousser, lorsqu’il comprit. Le dragon n’en avait pas après son arme, mais après sa ceinture. Et la seule chose qui pouvait l’intéresser était ce qui se dissimulait à l’intérieur. Les perles offertes par ses deux frères ? Non. Les griffes de Tchaïk extirpèrent un bout de papier long et jauni, manquant de le déchirer. Le jeune homme l’avait oublié, depuis plusieurs jours qu’il était là.
Le grimoire trouvé chez la vieille Droulia. Comment diable Tchaïk, qui n’était pas avec lui et Fandor cette nuit-là, pouvait-il bien savoir ? Le chien avait dû le lui raconter, lors d’un de leurs longs conciliabules nocturnes. Mais en quoi ce document pouvait-il bien être d’une utilité quelconque en ce moment précis ?
Le dragon tenait à présent le parchemin serré dans ses pattes antérieures. Il jeta un bref coup d’œil à Yaryl stupéfait, puis, sans attendre de permission, il le déplia d’un coup sec sur le sol. Un nuage de poussière s’éleva.
La faible lueur provenant de l’imposte n’était pas suffisante pour distinguer les détails sur le papier jauni. Yaryl était demeuré immobile, et n’avait pas prononcé un seul mot. Il savait depuis son enfance que les intuitions de son dragon n’étaient jamais irrationnelles. Il se souvenait que le document comportait une carte qui les avait aidés par la suite, mais aussi que lui-même et Fandor n’avaient su déchiffrer les caractères, à la fois fluides et bouclés, qui s’alignaient entre les dessins, au verso.
C'est alors qu'une idée fulgurante traversa l'esprit du jeune Atlante. Les dragons nains étaient originaires de la Lune. Tchaïk, depuis le début de la traversée, avait toujours semblé partager un lien spécial avec le capitaine. Peut-être cela était-il dû aux liens secrets qu'Angel entretenait avec les Sélénites ? Voilà pourquoi l'animal semblait décidé à lui faire confiance.
Angel avait allumé une bougie. Il jeta un regard interrogateur au jeune homme qui, s’agenouillant devant le document, lui fit signe de l’imiter.
« Oui, je comprends ce que Tchaïk essaie de me dire. Peut-être pourrez-vous nous aider, si ce grimoire est, comme nous l’avions supposé, rédigé en sélénite. Que signifient ces mots ? »
Les yeux bleu foncé d’Angel détaillaient avec attention les dessins. Les armes des Mithrim, tout en haut : un soleil et une lune reliés par deux éclairs noirs ; la cathédrale de Tilion, orgueilleusement perchée sur ses piliers, à gauche ; la mystérieuse fontaine à la rosace, au bas de la page.
Ses doigts glissèrent entre les lignes écrites.
« Il s’agit bien de caractères sélénites. »
« Pouvez-vous nous dire de quoi parle ce texte ? »
Le capitaine eut encore l’un de ses rares sourires pleins de mystère. La lueur vacillante de la bougie accusait les ombres et les méplats de son beau visage las, marqué par les privations des derniers jours. Il s’adossa à l’un des tonneaux d’eau, s’assit plus confortablement.
« Certainement. Je vais même vous le traduire intégralement, si cela peut vous rendre service. »
Yaryl et Tchaïk l'écoutaient, retenant leur souffle.
22:45 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : yaryl, atlantes


Commentaires
Aaaaaaaaaaaaaaaah ! Nous avons failli attendre !
Bon, va falloir que je retrouve où j'ai planqué le chapitre précédent, parce qu'évidemment je vais devoir le relire d'abord.
Écrit par : laplumequivole | 25.10.2011
Répondre à ce commentaire@ Plume : Oui, je dois reconnaître que je suis du genre lent !
Eh ben, relis, mais n'oublie pas de me dire ce que tu penses du 17 !!! Le 18 est déjà sur les rails, histoire que tu ne te foutes pas de ma vitesse d'escargot. Non, en fait, c'est parce qu'il m'excitait trop, le 18...
Bisous
Écrit par : Lancelot | 26.10.2011
Répondre à ce commentaireAlors là ! Je ne sais pas comment j'ai pu passer à côté d'un nouvel épisode moi !
Quel beau début de grand week end, merci infiniment. Je comprends mieux l'allusion au symbole. En mon for intérieur je croyais avoir zappé un moment important d'un billet déjà lu et je suis ravie de voir que non seulement il n'en est rien mais qu'un nouveau billet haletant m'attendait. Youhou !!! Super super, mais maintenant il faut que tu fasses passer la vieille par dessus bord ! je la hais !
Écrit par : Valérie de Hte Savoie | 29.10.2011
Répondre à ce commentaire@ Val : Oumnia jetée à l'eau ? Une femme à la mer ? T'es dure, toi ! Faut être indulgent avec elle, elle a faim, elle a froid ! :D
Bisous ma grande, content si ça a pu te distraire un peu samedi matin, pour faire oublier une météo un peu exécrable... sur l'Hérault en tout cas ! Nous, nous avions prudemment filé, mais... Et en Haute Savoie ? C'était comment ?
Écrit par : Lancelot | 02.11.2011
Répondre à ce commentaireBien bien... J'ai été très énervé quand Fromfrom s'est arrêtée de lire... parce que le chapitre était fini. Vivement la suite.
Écrit par : Cornus | 05.11.2011
Répondre à ce commentaire@ Cornus : C'est le principe bien connu du "cliffhanger" comme ils disent en anglais : on arrête un épisode du feuilleton sur un suspense.
T'impatiente pas : le chapitre 18 est en cours d'écriture. Les 16 et 17 ont traîné parce que je manquais un peu d'inspiration. Mais sur l'histoire du grimoire, j'avais plein plein d'idées qui se bousculaient depuis le départ, alors je pense que mon enthousiasme fera le reste, et que vous n'aurez pas à attendre la suite encore six mois !
Et... merci, komdab, à vous deux. Bisous.
Écrit par : Lancelot | 05.11.2011
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